Auteur/autrice : me

  • The turtle

    Box x Phone x Tech neck x sorrow x loneliness

    the Turtle enferme une figure adolescente dans une boîte blanche, comme si l’espace lui-même devenait une chambre mentale, un volume clos où le corps se replie au lieu de s’ouvrir. La sculpture joue sur une rupture visible et une rupture intérieure : lors du séchage, la tête a éclaté puis s’est détachée du corps, accident de fabrication qui devient le cœur du sens. Cette cassure n’est plus seulement matérielle, elle contamine la lecture du personnage. Est-ce le téléphone posé au sol qui est hors d’usage, devenu objet inutile, coupé de sa fonction de lien, ou est-ce l’adolescent lui-même qui est broken, déconnecté, atteint, silencieusement effondré ? Le doute reste volontairement ouvert. La posture courbée, le cou incliné en tech neck le faisait presque ressembler à une tortue, son dos carapace, traduit à la fois l’habitude numérique et l’écrasement psychique. Le corps semble pris entre mouvement et paralysie : les pieds levés suggèrent peut-être l’instant où il va se relever, mais rien ne garantit qu’il y parvienne. La boîte agit comme un espace d’isolement, quatre murs réduits à l’essentiel, sans décor, sans échappée, presque sans air. La blancheur renforce la sensation clinique, froide, mentale, comme si la solitude était devenue architecture. The Turtle laisse planer une ambiguïté essentielle sur la nature du désarroi : panne technique, chagrin intime, fatigue numérique, enfermement social, fragilité mentale. La sculpture ne tranche pas, elle maintient le spectateur face à cette zone instable où l’immobilité ressemble déjà à une chute.

  • Appliance store

    Cette sculpture prend la forme d’une frise chronologique de l’obsolescence programmée. Nous ne sommes pas face à une vitrine d’électroménager, ni devant une maquette de magasin : ces objets réduits, blanchis, fissurés, alignés sur un socle daté de 2027 à 2030, deviennent les vestiges anticipés d’un monde qui fabrique déjà ses ruines. Le téléphone ouvre la séquence, car il incarne sans doute l’obsolescence la plus rapide : remplacé tous les deux ou trois ans, parfois avant même d’être réellement hors d’usage, il concentre la violence du renouvellement imposé, du désir organisé et de la mise à jour permanente. L’ordinateur portable lui succède, avec son cycle de trois à cinq ans, pris entre ralentissement logiciel, incompatibilités, batterie épuisée et pression de performance. Viennent ensuite la machine à laver, le micro-ondes et le grille-pain, objets domestiques supposés durer, mais eux aussi fragilisés par la complexité technique, les pièces introuvables, le coût absurde de la réparation et la normalisation du remplacement. Le choix du ciment blanc introduit une contradiction volontaire : matériau massif, minéral, réputé durable, il est aussi l’un des plus lourds contributeurs aux émissions de gaz à effet de serre. Ici, il fossilise des objets conçus pour disparaître vite. Ce qui devait être solide devient cassé ; ce qui devait durer représente ce qui s’épuise. La frise met ainsi en tension deux pollutions majeures : celle du béton, déjà visible, mesurable, industrielle, et celle de l’électronique et du digital, plus diffuse, plus séduisante, mais peut-être appelée à la dépasser un jour. Les fissures ne figurent pas seulement la casse matérielle : elles montrent l’échec d’un modèle économique fondé sur la rotation, l’abandon et l’amnésie. Chaque objet semble avoir été produit après sa propre fin, comme s’il sortait déjà du futur sous forme de déchet. Le socle devient une ligne de temps courte, presque dérisoire, où quelques années suffisent pour transformer l’usage en rebut. La blancheur clinique efface la couleur commerciale des appareils pour ne garder que leur squelette symbolique. La sculpture parle moins de technologie que de fatigue, moins de progrès que d’usure organisée. Elle donne à voir une archéologie du présent, où nos objets les plus ordinaires apparaissent déjà comme les fossiles d’un système qui consomme sa propre durée.

  • La chute

    28 Dominos x Fall

    Cette sculpture aligne 28 dominos de ciment blanc, calqués sur la forme d’une gomme, espacés d’e l’épaisseur d’un crayon,sur une étroite tablette, dans un équilibre presque clinique, classés par niveau d’abimement. La matière évoque d’abord la solidité, la durée, l’architecture, la permanence : le ciment est fait pour tenir, porter, résister. Pourtant, ici, il devient fragile, instable, vulnérable. La chaîne n’est pas encore entièrement tombée, mais l’image contient déjà sa fin. Quelques blocs se sont inclinés, d’autres se touchent, le mouvement a commencé, et le regard complète immédiatement ce qui manque : le cerveau anticipe la chute avant même qu’elle n’ait lieu. La sculpture montre moins un effondrement qu’un instant suspendu, le moment exact où la catastrophe devient inévitable sans être encore accomplie. Rien n’indique la cause. Aucun choc, aucune main, aucun événement extérieur n’est visible. Il ne reste que la conséquence, comme si le système portait en lui sa propre défaillance. Les premiers dominos tombés sont les plus fragiles, les plus abîmés, ceux dont la matière semble déjà usée ou fissurée. Le dernier, lui, n’est pas encore brisé, mais tout annonce qu’il le sera. Cette progression transforme une mécanique simple en allégorie de l’épuisement : ce qui semblait durable cède d’abord par ses points faibles. Le ciment blanc, presque silencieux, porte aussi une contradiction plus vaste. Le béton est l’un des matériaux les plus emblématiques du monde moderne, mais aussi l’une des grandes sources d’émissions de gaz à effet de serre. La sculpture met donc en scène une matière conçue pour durer, mais prise dans une logique de chute, d’usure et d’impact. Elle ne montre pas l’origine du désastre ; elle montre le moment où il devient lisible, quand la stabilité n’est déjà plus qu’un souvenir.

  • IA fatigue

    AI leader speech x fatigue x blind scripts

    Cette image prend la forme d’une partition inquiète, d’un relevé presque musical où l’encre noire, déposée par gouttes, se diffuse par capillarité dans le papier comme une pensée qui déborde son propre cadre. Le motif n’illustre pas un texte de manière décorative, il en absorbe la charge politique et mentale, celle d’un discours prononcé par l’un des grands dirigeants de la technologie, annonçant la montée brutale de l’intelligence artificielle comme un raz-de-marée déjà en cours. Ce qui se donne ici à voir, c’est la traduction matérielle d’une parole de bascule, une parole qui ne promet plus seulement l’innovation, mais la substitution, l’accélération, l’instabilité. Les points, les micro-amas, les vides et les reprises dessinent une écriture trouée, un langage sous tension, à la fois code, braille, notation et souffle haché. La petite musique qui traverse l’ensemble n’a rien de léger, elle ressemble à la bande-son d’une époque qui s’automatise, où chaque avancée technique impose son rythme, sa cadence, sa discipline. Le support lui-même est attaqué, lacé au cutter, traversé de coupes franches, nettes, sans lyrisme, comme si la surface du papier portait physiquement la violence froide de cette mutation. Ces entailles introduisent une rupture dans la lecture, elles empêchent toute réception lisse, toute adhésion tranquille au récit du progrès. Dans ce champ graphique saturé de signes affleure aussi une résistance contemporaine, celle d’une partie de la jeunesse qui perçoit l’IA non comme une promesse abstraite, mais comme une menace directe sur le travail, l’autonomie, la valeur même de l’effort humain. Le discours triomphant des leaders de la tech rencontre ici sa contre-forme, une matière fragile, perforée, inquiète, où l’annonce du futur apparaît déjà comme une blessure dans le présent.

  • The Golden Bug

    PI x Gold number x symetries x broken symetry

    Cette sculpture en ciment blanc met en scène une dégradation progressive de l’ordre : à gauche, la forme est stable, frontale, presque primitive ; au centre, elle devient plus complexe, plus construite, traversée par des rapports de mesure ; à droite, elle se brise et se disperse. Le point de départ n’est pas un calcul froid imposé à la matière, mais une découverte : certaines formes sorties des moules présentaient, par le plus grand des hasards, des proportions proches du nombre d’or. À partir de cette coïncidence, l’image a été organisée comme si la matière révélait une structure déjà présente en elle. La nature comporte des mathématiques : dans les spirales, les rythmes, les symétries, les croissances, les équilibres imparfaits. Ici, ces mathématiques ne sont pas décoratives, elles servent de trame invisible. Le plan convoque Pi, Fibonacci, les barycentres, les équidistances, les cercles circonscrits, les rapports de longueur et de largeur. Mais cette précision reste presque secrète. Le spectateur, lui, ne perçoit d’abord ni Pi ni le nombre d’or : il voit une forme qui se tient, puis une forme qui se complique, puis une forme qui casse. C’est cette distance entre l’ordre caché et l’accident visible qui fait basculer la sculpture dans l’univers de Clear Shadows. L’image parle d’un monde obsédé par la mesure, la performance, l’optimisation, la construction de systèmes supposés parfaits. À gauche, la perfection rassure ; au centre, la complexité commence à fragiliser l’ensemble ; à droite, le bug devient la seule chose réellement lisible. La suite de Fibonacci organise alors le chaos lui-même : un carré, deux cercles, trois rectangles, cinq débris non ordonnés, huit débris ordonnés, treize éclats moyens, vingt et une poussières. Ce qui semblait naturel, harmonieux, presque idéal, accompagne finalement la fracture. Le ciment blanc renforce cette contradiction : matériau brut mais pur, fragile dans ses arêtes, minéral mais cassant. La sculpture ne montre donc pas seulement une destruction. Elle montre un ordre qui se retourne contre lui-même, une beauté mathématique devenue structure d’effondrement. Derrière la cassure apparente, il reste un plan ; derrière le bug, il reste une logique ; derrière le chaos, il reste la trace froide d’un système qui a trop voulu tenir.

  • The new Xian

    1,7 trillions AI investment x Domino x rare Lands

    The New Xian prend la forme d’un graphique devenu sculpture : une armée de dominos en ciment blanc, alignée sur une planche comme une statistique pétrifiée. La référence à l’armée enterrée de Xi’an déplace l’imaginaire archéologique vers une guerre économique contemporaine, celle de l’intelligence artificielle, des infrastructures numériques et des terres rares chinoises nécessaires à leur matérialisation. Chaque rang semble abstrait, presque neutre, mais il renvoie à une répartition en centaines de milliards : data centers, puces, cloud, modèles, services, énergie, logiciels, équipements, toutes ces couches invisibles sans lesquelles l’IA ne fonctionne pas. En 2025, l’investissement mondial annoncé autour de l’IA atteint environ 1,7 trilliard de dollars selon plusieurs analystes, soit une masse financière qui ne relève plus seulement de l’innovation, mais d’un réarmement industriel. Les dominos ne sont pas ici des signes de jeu, mais des unités de capital, de calcul, de dette énergétique et de dépendance géopolitique. Leur alignement évoque à la fois l’ordre militaire, la planification, la compétition entre blocs et la fragilité d’un système où chaque pièce tient parce que les autres tiennent encore. The New Xian interroge la soutenabilité de cette accumulation : jusqu’à quand les entreprises pourront-elles investir à cette échelle sans demande payante équivalente des utilisateurs, des annonceurs ou des clients professionnels ? Que se passe-t-il si la promesse de productivité ne rembourse pas les infrastructures construites pour l’attendre ? Sous son apparente pureté formelle, la sculpture montre un monde qui transforme la croyance dans l’IA en architecture matérielle, en ciment, en énergie, en minerais, en machines. Le blanc efface les couleurs du marché pour ne garder que l’ossature d’une bataille. Comme dans Clear Shadows, l’image froide et minimale révèle ce que le numérique tente de rendre invisible : derrière l’automatisation, il y a une extraction, une logistique, une rivalité, une armée immobile prête à tomber en chaîne. Légende : 965 milliards $ : infrastructure, serveurs IA, capacité cloud, data centers, hardware spécialisé ; 439 milliards $ : services IA, conseil, intégration, services professionnels, déploiement ; 273 milliards $ : logiciels IA, applications, outils, logiciels intégrant l’IA.

  • The mask

    Mask x Vaultours x Disappearing ink x ChatGPT philosophy

    The Mask est un collage papier sur papier où l’image semble déjà en voie d’effacement. La forme noire, découpée comme un masque abîmé, naît du croisement entre une image de vautours se repaissant et une réponse de ChatGPT affirmant qu’il ne remplacera pas la pensée humaine. Cette promesse de non-substitution devient pourtant la matière même de l’image : la phrase est répétée, comprimée, déformée jusqu’à devenir une trame presque illisible, un langage réduit à l’état de texture, de bruit, de peau morte. L’encre s’efface comme une mémoire qui se retire, tandis que les fils s’enroulent et pendent, signes d’un corps absent, d’une parole manipulée ou d’une identité qui ne tient plus qu’à quelques attaches fragiles. Le masque n’abrite aucun visage : il expose ce qui reste lorsque l’humain est observé, commenté, ingéré puis recraché par la machine. Dans cette surface sombre, le langage n’éclaire plus la pensée, il la recouvre. Il ne transmet plus une vérité, il parasite, digère et transforme ce qu’il prétend protéger. Mask met ainsi en scène une contradiction centrale de l’intelligence artificielle contemporaine : elle affirme ne pas remplacer l’esprit humain tout en absorbant ses mots, ses images, ses gestes et ses récits pour produire une nouvelle couche de signes, autonome, froide, presque funéraire.

  • Three-legged horse

    Cette collection de jouets neufs, anciens ou cassés, alignés sur des étagères blanches comme des spécimens, observe l’économie du jouet comme on observerait l’anatomie d’un secteur. Chaque objet semble d’abord familier, presque innocent: figurine, voiture, animal, accessoire, fragment de jeu. Mais leur accumulation révèle autre chose: une industrie de la promesse courte, de l’achat réflexe, du plastique coloré, du cadeau surprise, de l’objet éphémère pensé pour circuler vite, séduire vite, être oublié vite. Le jouet, censé structurer l’imaginaire de l’enfant, devient ici un produit de flux, souvent acheté en excès, remplacé avant d’être réellement usé, cassé avant d’avoir construit une mémoire. L’alignement propre, presque muséal, transforme ces restes en classification froide: formes, matières, couleurs, membres manquants, roues perdues, accessoires isolés, personnages sans récit. La collection n’est plus seulement affective, elle devient comptable. Elle montre ce que l’enfance absorbe sans toujours le comprendre: une pédagogie de la consommation, du neuf permanent, du plastique jetable, de la surprise emballée. En donnant une seconde vie à ces jouets, l’image ne les sauve pas totalement; elle les expose comme les preuves matérielles d’un système. Les étagères blanches neutralisent la nostalgie et imposent une lecture plus sèche: derrière le souvenir, il y a la production de masse; derrière le jeu, il y a le déchet; derrière la collection, il y a l’inventaire d’un monde qui fabrique de l’attachement avec des objets déjà presque destinés à disparaître.

  • Collections

    Souvenirs

     

    Toys


    Ces objets n’ont presque plus d’âge, plus d’origine, plus d’usage. Jouets d’enfants, souvenirs de voyage, bibelots de vacances, petits monuments, figurines, fragments cassés ou pièces isolées : tous appartiennent à cette même économie de l’accumulation douce. On les désire un instant, on les achète presque sans y penser, on les rapporte, on les pose, parfois on les classe sur une étagère. Puis ils disparaissent dans le décor. Ils deviennent poussière domestique, mémoire décorative, stock affectif, encombrement silencieux. La couleur brillante recouvre chaque objet d’une peau homogène. Elle efface les détails, les marques, les provenances, les usages, les hiérarchies. Un jouet cassé, une statuette touristique, une petite voiture, une poupée, un animal en plastique finissent par appartenir au même régime visuel. La couleur standardise ce que le souvenir prétendait rendre unique. Elle attire l’œil comme le ferait un emballage, un présentoir, une vitrine commerciale : rose, bleu, vert, orange, jaune, tout est fait pour séduire avant même d’être regardé. L’étagère transforme l’entassement en collection, le rebut en inventaire, le désordre en classification. Mais cette mise en ordre ne sauve rien. Elle montre au contraire l’ampleur d’un geste banal : acheter, garder, oublier, remplacer. Derrière l’éclat des couleurs se tient le désastre discret de ces objets produits en masse, déplacés à travers le monde, accumulés dans les intérieurs, puis promis à la poubelle. Le merveilleux enfantin et le souvenir exotique se rejoignent ici dans une même logique : celle d’un désir court, fabriqué, saturé, dont il ne reste qu’une matière brillante, inutile et presque indestructible.

  • For the Ocean

    Hair x Fish x Shampoo bottle

    Bouteille de shampoing, emballage plastique dur, cheveux récupérés, matière fragile et presque répulsive : l’image assemble deux formes de déchet que tout oppose en apparence. D’un côté, le plastique lisse, rassurant, vendu sous les codes de la propreté, du soin, de la douceur et de la beauté. De l’autre, les cheveux coupés, balayés, jetés, résidus du corps devenus matière indésirable sitôt séparés de nous. La silhouette de la bouteille apparaît ici comme une forme presque flottante, mais aussi comme un corps échoué, un poisson mort, pris dans une matière fibreuse qui évoque autant les restes organiques que les pollutions marines. Ce qui devait laver devient ce qui salit. Ce qui devait embellir devient trace de contamination. La beauté, le soin, la promesse d’un corps maîtrisé produisent leur propre pollution, emballée, transportée, remplacée, oubliée. Les cheveux déplacent pourtant le regard : matière intime, organique, renouvelable, ils sont aussi récupérés par certains coiffeurs pour absorber les fuites de pétrole en mer. Le résidu du corps peut donc réparer, en partie, ce que l’industrie déverse. L’image tient dans cette contradiction : nous jetons ce qui pourrait absorber, nous achetons ce qui finit par contaminer, nous transformons les gestes les plus ordinaires de la salle de bain en marées noires minuscules. La bouteille devient un petit cadavre domestique, un déchet familier qui prend la forme d’un animal marin, rappelant que la surconsommation plastique ne disparaît jamais vraiment : elle change de milieu, de taille, de visibilité, jusqu’à revenir dans l’eau, les corps et les espèces qu’elle étouffe.

  • Mangez, bougez

    Flashy commercial pink x Recycled paper x Industrial food shapes

    Mangez, bougez assemble les restes d’un cycle de consommation ordinaire: papiers recyclés, fragments issus de la poubelle jaune de l’artiste, rebuts d’emballages promis au tri mais déjà chargés de signes, de couleurs et de réflexes d’achat. Teintés en rose flashy, presque publicitaire, ces morceaux perdent leur origine matérielle pour redevenir surface d’appel: ils attirent l’œil comme un packaging en rayon, comme une promotion, comme une promesse de plaisir immédiat. Les formes évoquent les silhouettes familières des conserves, bouteilles de ketchup, canettes de soda, boîtes de biscuits, briques de jus de fruits et produits sucrés, sans jamais les représenter directement. Elles deviennent des modules, des briques, des unités de désir standardisées. Leur accumulation construit une sorte de skyline alimentaire, une ville verticale faite d’emballages, de réflexes industriels et de gestes répétés. Le titre détourne l’injonction sanitaire connue: manger, puis bouger, comme si l’effort individuel devait réparer à lui seul la logique d’un système qui fabrique d’abord la tentation, le sucre, l’excès et le déchet. Le rose attire, séduit, piège; le recyclé rappelle ce qui reste après l’achat. Derrière la composition apparemment ludique, l’image met en tension consommation, culpabilité et recyclage symbolique. Elle montre une société qui produit des emballages pour capter le désir, puis demande au consommateur de trier, compenser et se discipliner.

  • The mechanical minute

    Mouse x Keyboard x Chair x Eye x Repetitive work x Tracked

    Mechanical Minute observe le travail de bureau comme une mécanique du corps prise dans le temps. Pendant une minute, l’écran splitté en quatre isole les yeux, la souris, le clavier et les roulettes de la chaise, comme si le corps avait été découpé en postes d’exécution. Chaque geste devient une mesure, un indice, un symptôme. Le titre fait écho aux Mechanical Turks, ces travailleurs invisibles de l’économie numérique que l’on croit remplacés par la machine alors qu’ils continuent, dans l’ombre, à exécuter des micro-tâches fragmentées, répétitives, sous-traitées à des corps que l’interface rend presque abstraits. Ici, l’artiste devient à son tour ce travailleur mécanique : ni totalement libre, ni totalement automate, pris dans une minute où tout s’enregistre, se répète, se valide, se corrige. La bande son ne vient pas illustrer la vidéo, elle l’enferme dans une cacophonie organisée. Les sons se superposent comme dans un open space : clavier, clics, double-clics, molette, frottements de souris, grincements du parquet, roulement des roulettes, notifications. Rien n’est spectaculaire, mais rien ne laisse de repos. Le clavier frappe en continu, avec des appuis plus secs lorsque la touche Entrée valide ou lorsque Retour arrière efface l’erreur. La souris glisse sur le bois, clique, double-clique, fait tourner sa molette ; elle parcourt virtuellement des centaines de mètres par heure et produit plus de cent clics, comme si la main n’était plus qu’un organe d’exécution. Les roulettes de la chaise frottent le parquet, roulent, grincent, dessinent environ cinq mètres par heure dans un périmètre étroit : un déplacement qui semble libre, mais qui reste prisonnier du bureau. L’œil, lui, est happé par les notifications. Il ne lit plus seulement, il répond à des appels. Il saute, scanne, revient, saccade, se dessèche ; il ne suit plus la continuité lente d’un livre, mais la discontinuité nerveuse d’une interface. La vidéo évoque environ 80 sollicitations professionnelles par heure, non comme une statistique universelle, mais comme le pouls artificiel d’un environnement saturé : mails, messages, alertes, rappels, validations. La notification devient une pulsation extérieure, un battement qui ne vient plus du corps mais du système. La saleté du clavier, l’usure de la souris, les traces des roulettes et les marques du parquet deviennent les archives matérielles d’un temps passé devant l’écran. Tout est minuscule, quotidien, presque banal, mais l’accumulation produit une violence sourde : celle des automatismes, des micro-contractions, des troubles musculo-squelettiques, de l’œil sec, de la main crispée, du corps assis trop longtemps. Mechanical Minute ne montre pas une action, mais une condition : un corps converti en données, un espace réduit en tableau de bord, une journée condensée dans une pulsation qui dérange. Le bureau devient une cage sonore, l’écran un aimant, la notification un métronome, et l’usure des objets la preuve discrète de l’usure humaine.

  • Empowered

    25 years of plugs

    Cette image rassemble vingt-cinq ans de prises, de connecteurs, d’embouts et de standards techniques conservés comme les fragments d’une archéologie domestique du numérique. Chaque trace provient d’un câble gardé, d’un cordon oublié, d’un adaptateur devenu inutile, d’une interface autrefois indispensable puis brutalement effacée par la génération suivante. On y reconnaît l’évolution des USB, la disparition progressive de la Péritel, la multiplication des formats propriétaires, mais aussi cette absurdité silencieuse : stocker des fils que l’on ne jette pas, parce qu’ils pourraient encore servir, alors même que les machines qui les justifiaient ont disparu. Le dessin montre les deux embouts comme deux extrémités d’une promesse technique : connecter, alimenter, transmettre, synchroniser, charger, obéir. À travers ces empreintes mécaniques, l’obsolescence programmée devient visible non comme théorie abstraite, mais comme accumulation matérielle, répétitive, presque administrative. Les formes s’alignent, se répètent, s’effacent, comme si chaque connecteur portait déjà en lui sa propre disparition. Ce qui était hier un simple cordon d’alimentation est devenu aujourd’hui un dispositif de puissance, de norme, de dépendance, parfois même d’exclusion lorsqu’il ne correspond plus au bon port, au bon appareil, au bon écosystème. La prise électrique n’est plus seulement ce qui donne l’énergie : elle conditionne l’usage, verrouille l’accès, impose une compatibilité. Rien ne se passe sans elle, et pourtant elle demeure presque invisible dans notre rapport quotidien aux objets. L’image révèle aussi l’effort permanent des industriels et des vendeurs pour maintenir une diversité de dispositifs électroniques, de câbles, de chargeurs, de standards, qui oblige à racheter, adapter, remplacer. Les empreintes noires, parfois nettes, parfois fatiguées, évoquent une mémoire qui se dégrade, comme si le dessin enregistrait à la fois la présence du connecteur et son effacement. Il y a dans cette grille une mécanique répétitive, froide, presque bureautique, où chaque marque semble classée, testée, usée, puis abandonnée. Le stock personnel devient alors un inventaire collectif : celui de nos dépendances techniques, de nos tiroirs remplis de fils morts, de nos objets rendus obsolètes par une décision de design. L’image transforme ces restes ordinaires en signes, et ces signes en preuve matérielle d’un système qui promet la fluidité tout en produisant de l’encombrement, de la perte et de l’oubli.

  • Tâches du bureau

    Office materials x Repetitive works x Ink drops

    Cette image rassemble soixante-dix-sept taches obtenues, le plus souvent, à partir d’une seule goutte d’encre de Chine, transférée par contact avec des objets ordinaires du monde du bureau, feutrines, bouchons, gommes, post-it, tissus, recharges, plastiques, accessoires usés. Le protocole paraît simple, presque anodin, mais il met en scène une discipline du geste, une répétition contrainte, une production de formes soumise à des règles implicites, comme si chaque empreinte devait apprendre à rentrer dans la case. L’inventaire devient alors une petite bureaucratie visuelle où chaque trace cherche sa place, son type, sa variante, son écart toléré. Certaines marques se répètent presque à l’identique, puis s’affaiblissent après plusieurs passages, comme si la matrice se vidait peu à peu de sa force, de son encre, de son énergie. Ailleurs, le motif déraille, bave, se dédouble ou se bloque, tel un photocopieur qui se grippe au cœur d’un process trop rodé. Cette mécanique de l’impression dit l’alignement, la normalisation des comportements, l’obsession du classement, mais aussi l’usure progressive des corps et des outils. La feutrine de chaise, en particulier, introduit une charge silencieuse décisive, elle porte en elle l’assise prolongée, la fatigue sans bruit, l’immobilité productive, les troubles diffus d’un quotidien passé à exécuter. Chaque tache est ainsi à la fois un relevé matériel et un symptôme, la transcription minimale d’un monde où l’on répète, contrôle, tamponne, valide, tout en s’effaçant soi-même dans la cadence. Sous son apparente neutralité, cette série laisse affleurer une violence douce, celle des automatismes, des procédures ultra normées, de la conformité intériorisée, de la disparition lente de la singularité au profit d’une efficacité sans visage.

  • The dashboard

    Dashboard x body metrics x work automation

    Ce tableau de bord donne à voir une journée de travail comme une surface de contrôle total, où chaque geste devient une donnée, chaque pause une anomalie, chaque mouvement du corps une variable exploitable. L’image reprend les codes froids et séduisants des interfaces de start-up, ces environnements SaaS qui promettent la clarté, l’efficacité et la performance, mais produisent surtout une forme d’abrutissement graphique : trop de courbes, trop d’indicateurs, trop de mesures, jusqu’à rendre invisible ce qui devrait rester central, un corps humain en train de s’épuiser. Le salarié n’apparaît presque plus que sous forme de traces : clics, frappes, scrolls, balayages oculaires, temps assis, pauses biologiques, attention résiduelle. Sa journée active est découpée, absorbée, convertie en segments quantifiables, comme si vivre au travail consistait à alimenter une machine d’observation continue. Derrière la propreté apparente du dashboard, une violence discrète se révèle : celle des métiers automatiques, répétitifs, interchangeables, ces bullshit jobs dont l’utilité se dissout dans des boucles de mails, de réunions visio, de saisies et de micro-décisions sans épaisseur. L’intelligence artificielle plane sur l’ensemble comme la prochaine flèche ascendante du système : après avoir mesuré les gestes, elle viendra les remplacer, en supprimant d’abord la fatigue, puis le travailleur lui-même. L’absurdité est précisément là : on aura passé des années à optimiser des tâches que la machine finira par juger trop mécaniques pour être encore humaines. Les indicateurs corporels introduisent une autre lecture, plus sombre, celle des troubles musculo-squelettiques à venir, des yeux secs, des mains crispées, du dos immobilisé, des cervicales figées, du vivant contraint à tenir dans une ergonomie qui n’a jamais été pensée pour lui. Le corps n’est pas fait pour cette immobilité active, pour cette tension sans mouvement, pour cette attention fragmentée qui ne cesse d’être relancée par l’écran. L’image met ainsi en tension deux temporalités : celle, artificielle, de l’entreprise qui transforme chaque heure en rendement mesurable, et celle, biologique, d’un organisme qui résiste par la fatigue, la pause, la baisse d’attention, le besoin de marcher, d’uriner, de regarder ailleurs. Ce qui est volé ici n’est pas seulement du temps de travail, mais du temps de vie active, du temps nerveux, musculaire, mental, capturé puis restitué sous forme de graphiques élégants. L’interface paraît rationnelle, presque rassurante, mais elle documente en réalité une déshumanisation méthodique : l’employé devient un capteur, le bureau devient une cage douce, le logiciel devient le véritable sujet de la journée.

  • 4 fingers on a mouse

    4 fingers on a mouse enregistre le déplacement de quatre ongles sur une souris d’ordinateur pendant environ une minute. À intervalles réguliers, la position du centre de chaque ongle est captée par la vidéo d’un téléphone, puis traduite en points, en lignes et en taches colorées. Ce qui apparaît ici n’est plus une main, ni même un corps, mais la survivance graphique d’un geste devenu donnée. La souris, objet minuscule et banal, devient le levier d’une action disproportionnée : aujourd’hui, une grande partie du monde se décide, se commande, se finance, se surveille, se classe et se transforme par ces micro-mouvements presque invisibles. Un ongle glisse, clique, hésite, revient, accélère ; derrière cette surface réduite, des flux numériques se déclenchent, des ordres circulent, des images sont produites, des achats validés, des messages envoyés, des systèmes activés. Les cercles colorés marquent les positions successives des doigts, comme autant d’impacts infimes sur la surface du travail contemporain. Les lignes noires, très fines, relient ces captures et font apparaître une cartographie nerveuse, fragile, presque enfantine, alors qu’elle décrit une puissance d’action considérable. Le titre détourne l’idée d’origine : ce qui façonne désormais le monde ne vient plus seulement de la chair, de la naissance ou de la matière, mais de l’interface, du clic, du curseur, de la décision abstraite prise à distance. Les flux physiques disparaissent aussitôt qu’ils ont lieu ; la pression de l’ongle ne reste pas sur la souris, la peau ne laisse presque rien, le corps s’efface. Mais l’action numérique, elle, persiste, se stocke, se duplique, circule et produit des effets. L’image rend visible cette substitution : la main se retire, la donnée demeure. À la place du geste humain, il reste une constellation de commandes, une peinture de traces devenues opératoires, le portrait d’un monde piloté par des acteurs assis devant des écrans, où il suffit parfois d’une souris pour déplacer bien plus que soi-même.

  • Mouse

    Mouse erosion x autopsy

    La radiographie fictive révèle ce que l’objet dissimule d’ordinaire : l’accumulation des gestes, la graisse des doigts, les poussières, les frottements répétés, les pertes de matière et les zones où la surface chromée a cédé. Le protocole reprend les codes de l’analyse médico-légale, de l’autopsie industrielle et du diagnostic de laboratoire, avec repères, densités, zones contaminées et classification des altérations. En haut à droite, la disparition du revêtement agit comme une lésion ouverte : la peinture s’est retirée, laissant apparaître une fatigue matérielle produite par la répétition. Au centre, près du point lumineux, l’encrassement signale une concentration organique, presque biologique, née du contact quotidien entre la main, la machine et le temps assis. Le câble lui-même devient un tissu contaminé, porteur de dépôts, de torsions et d’une mémoire d’usage. Les zones basses et latérales montrent une abrasion plus physique, liée au frottement continu sur le bureau, à la pression de la paume, au glissement mécanique. La souris n’est plus seulement un périphérique : elle devient une archive tactile du travail numérique, une surface malade de productivité. À travers cette esthétique de radiographie, Clear Shadows transforme un objet banal en preuve matérielle d’un corps prolongé par la machine. L’image met en tension la froideur scientifique du relevé et la violence silencieuse des routines de bureau. Chaque trace semble minime, mais leur accumulation compose un diagnostic : usure du revêtement, contamination, fatigue, disparition progressive de la matière. Le geste numérique, supposé immatériel, réapparaît ici sous forme de résidus, d’abrasions et de dépôts. La souris devient le moulage négatif d’une journée de travail répétée à l’infini, un petit cadavre technique traversé par les habitudes du corps. Le noir et blanc clinique renforce cette idée d’un objet ausculté, disséqué, déclaré encore fonctionnel mais déjà atteint. L’image parle moins de panne que d’épuisement : celui de la matière, de la main, du poste de travail et de l’attention.

  • The chair

    felt chair leg pad x 218 days x AI process x printer

    Cette image organise 218 impressions sur une grille régulière, soit l’équivalent du nombre moyen de jours travaillés par an en France, chaque empreinte devenant une unité de temps, de présence et d’usure. Le protocole repose sur une décision binaire, rond ou carré, décidé par une IA, puis sur une exécution manuelle à l’aide de feutrines de pieds de chaise imbibées d’encre de Chine. L’objet qui soutient habituellement le corps au bureau devient ici l’outil même de l’impression : la chaise, symbole discret du travail assis, répétitif, sédentaire, produit la trace de ce qu’elle contribue à épuiser. La lecture se fait de gauche à droite et de haut en bas, comme dans un tableur, une chaîne de traitement, un planning ou un process d’entreprise parfaitement rodé. L’artiste exécute, mais dans un cadre contraint, sous la logique d’un système qui décide, ordonne, répartit et répète. Les formes sont simples, presque pauvres : un rond, un carré, deux signes élémentaires qui réduisent le geste à une alternance minimale, comme si la complexité du travail humain était ramenée à une suite d’instructions. Au fil de l’image, l’encre se raréfie, les noirs se fragmentent, les empreintes deviennent incomplètes, trouées, asséchées. Cette disparition progressive montre l’épuisement du tampon, mais aussi celui du salarié : le jus diminue, la densité baisse, la présence se vide. Trois recharges relancent artificiellement le processus, comme on recharge une imprimante, une équipe, un service, une organisation, sans jamais résoudre l’usure de fond. Le rond peut évoquer un cycle, une lune, un retour permanent du même ; le carré renvoie à la case, au bureau, à la grille, à l’organisation productive. Ensemble, ils forment une partition d’abrutissement, une mécanique froide où l’humain continue de produire des signes alors que sa matière intérieure s’épuise. Les accidents d’encre, les bavures et les manques sont les seuls endroits où le corps résiste encore à l’automatisme. L’image met en tension le travail manuel et la logique algorithmique : une intelligence décide, l’artiste exécute, la grille absorbe, le protocole avance. Elle parle aussi des troubles musculo-squelettiques, de ces corps immobilisés toute la journée devant un écran, sollicités par des tâches abstraites, fragmentées, répétitives, parfois déjà prêtes à être remplacées par l’intelligence artificielle. L’effacement des formes annonce alors une autre disparition : celle de certains emplois, de certaines fonctions, de certains gestes professionnels qui se vident avant même de disparaître. Comme une imprimante dont le toner s’épuise, l’image continue de fonctionner tout en montrant sa propre panne. Elle devient le relevé d’un burn-out diffus, non pas spectaculaire, mais distribué dans la répétition quotidienne. Chez Clear Shadows, cette grille n’est pas seulement une composition abstraite : c’est une cartographie du travail contemporain, de son automatisation, de son assèchement et de la fatigue invisible qu’il inscrit lentement dans les corps. L’imprimante s’éteint.

  • Ink protocol

    Toner x Ink

    Une même matrice répète son empreinte jusqu’à l’épuisement. Au départ, la tache est dense, presque saturée, noire, compacte, comme une information encore pleine de matière. Puis, à mesure que le geste avance, l’encre se retire, se fragmente, s’évide, laisse apparaître le blanc du papier, jusqu’à devenir trace, résidu, souvenir mécanique d’elle-même. Le protocole évoque le toner d’une imprimante qui se vide, la reproduction en grand volume, l’automatisme industriel de l’impression, mais aussi sa disparition progressive à l’heure où les journaux, les papiers, les tirages et les gestes physiques s’effacent derrière des flux sans matière. Chaque marque semble identique dans son principe, mais aucune ne l’est vraiment : l’outil répète, le support résiste, l’encre manque, l’accident apparaît. L’image organise ainsi une fatigue de la reproduction, une série de présences qui s’amenuisent jusqu’à presque disparaître. Ce n’est pas seulement l’encre qui s’épuise, c’est un régime entier de diffusion, de lecture et de mémoire imprimée qui devient fantôme.

  • Souvenirs

    My wooden souvenirs x Mazout

    Cette installation recouvre de mazout une collection de statuettes anciennes, de petits objets artisanaux, de souvenirs rapportés de voyage et conservés comme des fragments intimes de mémoire. Sous la matière noire, il reste des volumes, des reliefs, des silhouettes, mais les visages, les patines, les bois, les détails sculptés disparaissent presque entièrement. Ce qui était singulier devient masse. Ce qui portait une histoire devient surface luisante. Ce qui avait été choisi, transporté, gardé, aimé, se retrouve absorbé par une même peau sombre, visqueuse, industrielle. Le mazout agit ici comme une matière d’effacement. Il ne détruit pas seulement l’objet, il le rend illisible. Il transforme les souvenirs personnels en formes anonymes, comme si la mémoire matérielle ne parvenait plus à résister à l’époque qui la recouvre. Ces statuettes appartenaient à un monde où voyager signifiait parfois rapporter un objet, une présence, une trace physique, une chose posée sur une étagère et regardée pendant des années. Aujourd’hui, le souvenir de voyage se réduit souvent à une image de soi devant le monde. Le selfie remplace l’objet. La preuve d’avoir été là remplace le désir de ramener quelque chose de l’ailleurs. Le visage photographié prend la place de la main qui choisit, touche, transporte et conserve. Dans ce basculement, l’objet ancien perd sa fonction affective. Il devient encombrant, poussiéreux, muet, presque suspect dans un monde qui préfère le flux, l’écran, la publication immédiate et l’archive numérique. Les musées eux-mêmes semblent parfois traversés par cette fatigue du regard : on les visite moins pour rencontrer des objets que pour produire des images, confirmer un passage, alimenter une présence sociale. L’installation montre ce moment de recouvrement : non pas la disparition brutale des objets, mais leur lente mise hors champ. Le noir brillant laisse deviner qu’il y avait là des formes, des cultures, des gestes, des souvenirs, mais il empêche d’y accéder pleinement. La mémoire n’est pas absente, elle est ensevelie. Elle continue d’affleurer par reflets, par bosses, par coulures, comme une histoire qui cherche encore à traverser la surface. Le blanc clinique de l’étagère accentue la violence du geste : ces objets ne sont pas abandonnés dans le désordre, ils sont exposés comme des vestiges d’un rapport au monde déjà recouvert par autre chose. Le choix du mazout n’est d’ailleurs pas anodin, les hydrocarbures liés au tourisme de masse polluent à hauteur de presque 4% des émissions totales.