Auteur/autrice : me

  • Instacation

    basic vacation photos x over-saturated image filters

    Cette série rassemble des photographies prises lors de week-ends et de vacances, dans des lieux ordinaires, sans recherche préalable de paysage spectaculaire. Floues, laiteuses, pixellisées ou mal exposées, ces images appartiennent d’abord à la catégorie des photographies ratées. Leur transformation repose uniquement sur l’intensification extrême de la saturation, de la luminosité et du contraste, sans ajout ni suppression d’éléments. Le traitement reprend les codes visuels des filtres proposés par Instagram et les réseaux sociaux pour embellir instantanément le quotidien. Le rouge des terres devient incandescent, le vert des arbres presque artificiel, le bleu du ciel et de l’eau bascule vers une couleur irréelle. Chaque paysage semble devoir prouver sa valeur par son intensité visuelle. Le filtre agit comme un outil de désirabilité, chargé de convertir une expérience banale en souvenir exceptionnel. Mais son application excessive dérègle la promesse initiale. L’enjolivement devient visible, insistant, parfois agressif, jusqu’à produire l’effet inverse de celui recherché. La nature paraît moins vivante que retouchée, moins observée que mise en conformité avec les attentes de l’image numérique. Cette saturation révèle une instagramisation du vivant, où les couleurs naturelles ne semblent plus suffisantes pour retenir l’attention. Aucun personnage n’apparaît, comme si chaque lieu constituait un territoire vierge, rare et exclusivement accessible à celui qui le photographie. Pourtant, aucun de ces sites n’est véritablement exceptionnel ni spécifiquement touristique. La série met ainsi en tension la pauvreté relative des images sources et l’excès de leur mise en valeur. Elle montre comment les réseaux sociaux ne documentent plus seulement le réel, mais fabriquent la version désirable que nous souhaitons en conserver et en diffuser.

  • Ecouter l’arbre

    Hydric stress x vegetal growth x xylophage insects x tree sounds

    Écouter l’arbre rassemble des fragments végétaux comme les restes dispersés d’un organisme impossible à saisir dans son ensemble. Un nœud de bois, ouvert comme un organe, concentre l’idée d’une écoute tournée vers l’intérieur de la matière. Autour de lui, racines, feuilles, branches, écorces et champignons composent une anatomie fragmentaire. L’arbre n’est plus représenté, mais traversé par les signes de ses activités invisibles. La sève circule, les feuilles perdent leur eau, les tissus croissent, les fibres se tendent. Le stress hydrique fracture silencieusement les colonnes d’eau contenues dans le bois. Les insectes xylophages creusent la matière tandis que les champignons la décomposent. Le bruissement des branches rend perceptible la limite instable entre mouvement biologique et mouvement du monde. Chaque son correspond moins à une illustration qu’à une hypothèse d’écoute. Certains phénomènes existent à la limite de l’audible, d’autres sont amplifiés ou transposés. L’installation fait basculer l’arbre du paysage vers l’organisme. Elle révèle une matière active, vulnérable et continuellement transformée. Croissance et décomposition y apparaissent comme deux états d’un même processus. Ce qui semblait immobile devient un ensemble de flux, de tensions, de consommations et d’échanges. Écouter l’arbre propose ainsi une perception rapprochée du vivant, au seuil de ce que nos sens peuvent réellement capter.

  • Poussières urbaines

    City and interior dusts

    Cette œuvre rassemble quarante poussières collectées par l’artiste dans la ville et les espaces intérieurs, puis conservées dans des boîtes de Petri selon une classification volontairement pseudo-scientifique. Chaque échantillon est identifié par son origine, mais l’inventaire s’intéresse surtout à sa composition, à son devenir, à sa toxicité potentielle et à son degré d’artificialisation. Poussières de rue, de métro, de chantier, d’atelier, de logement, de meuble, de moquette, de ventilation, de voiture, d’appareil électronique, de rebord de fenêtre ou de commerce constituent les différentes strates de cette collection. On y trouve des fragments minéraux, des fibres textiles, des pollens, des cheveux, des cellules de peau, des suies, des pigments, des microplastiques, des métaux et des résidus chimiques. Ces matières mêlent ainsi le biologique, le naturel, l’industriel et le synthétique jusqu’à rendre leur séparation presque impossible. La poussière devient l’archive microscopique de nos gestes, de nos déplacements, de nos objets, de nos constructions et de nos modes de consommation. Habituellement effacée, aspirée ou rejetée, elle révèle ici ce que nos activités produisent en permanence sans que nous le voyions. Le sale et le déchet ne sont plus considérés comme des catégories fixes, mais comme des matières en attente d’un devenir incertain. Une fois dispersées, où vont ces particules, que contaminent-elles et dans quels organismes finissent-elles par entrer ? Peuvent-elles retourner au sol, se décomposer ou redevenir fertiles lorsque les éléments artificiels sont devenus indissociables des matières organiques ? La plupart de ces poussières restent difficiles à recycler, à valoriser ou même à identifier précisément. Elles forment un résidu hybride, persistant et potentiellement toxique, caractéristique des environnements contemporains. Un fixateur a été appliqué sur chaque prélèvement afin de ralentir sa dispersion et de le faire durer encore un peu plus longtemps. Ce geste de conservation crée un paradoxe : pour préserver ces déchets fragiles, l’artiste ajoute une nouvelle substance artificielle à leur composition. L’œuvre transforme ainsi l’invisible en collection et interroge ce que notre civilisation laisse derrière elle, non sous la forme de monuments, mais sous celle d’une poussière omniprésente, instable et presque impossible à rendre de nouveau vivante.

  • Poussières d’artiste

    My artist dusts and tests

    Poussières d’artiste rassemble les essais, les gestes préparatoires et les recherches matérielles accumulés au fil du travail : taches d’encre, mélanges de pigments, fragments de papier, fibres, matières organiques, textures, empreintes et rebuts d’atelier. Habituellement invisibles, écartés ou considérés comme secondaires, ces tests deviennent ici le sujet même de l’œuvre. Ils composent une archive sensible du processus de création, faite d’hésitations, d’accidents, d’intuitions et de tentatives parfois abandonnées. Chaque fragment conserve la trace d’un geste, d’un choix ou d’une expérience, sans pour autant constituer une œuvre autonome. Leur réunion révèle ce territoire intermédiaire où l’art se cherche avant de prendre forme. Mais cette matière fragile est aussi vouée à disparaître : avec le temps, les pigments pâliront, les fibres se déliteront, les papiers se désagrégeront. Lorsque l’artiste ne sera plus là pour les nommer, les ordonner ou les relier à une intention, ces traces deviendront littéralement poussière. L’œuvre pose ainsi la question de ce qui subsiste de l’art après la disparition de son auteur : l’objet, le geste, l’archive, la matière, ou seulement l’interprétation que d’autres en feront. Poussière d’artiste transforme les restes de la création en vanité contemporaine et fait du processus lui-même le fragile monument de l’artiste absent.

  • Sand tears

    Photographiée à Tréscao, en Bretagne, lors des grandes marées, cette œuvre saisit les dégoulinures laissées par l’eau au moment où elle se retire et s’efface du sable. La surface devient un champ de traces, à la fois larmes du sable et manifestation d’un élan vital. Sous l’effet du reflux, la matière semble se tendre, se strier, presque se minéraliser. La finesse du grain évoque alors une texture cristallisée, proche du granit breton. Entre retrait, montée des eaux et persistance des formes, l’image donne à voir un paysage fragile, travaillé par des forces contraires, entre disparition et résistance.

  • Aven

    Photographiées sur l’Aven, près de Pont-Aven, ces images ne montrent pas directement le paysage, mais son reflet retourné à la surface de l’eau. La nature réelle disparaît au profit de sa projection instable, instagramisée, suspendue entre ciel et profondeur. La frontière entre le reflet et le réel disparait. Arbres, lumière et rive deviennent une présence fragile, dépendante du calme de l’eau et menacée par la moindre perturbation. L’œuvre évoque ainsi un monde naturel que nous ne percevons déjà plus qu’à travers son image, son souvenir ou sa disparition annoncée.

  • Tectonique


    Cette installation représente un globe terrestre éclaté, suspendu dans l’espace comme un corps devenu instable. Les fragments sont réalisés à partir de déchets d’arbres collectés dans le nord-ouest parisien, juste avant leur balayage municipal. Feuilles mortes, brindilles, écorces et résidus urbains composent une cartographie fragile du monde contemporain. La Terre n’apparaît plus comme une unité continue, mais comme un ensemble de territoires séparés, disjoints et inégalement visibles. Chaque fragment conserve une distance avec les autres, matérialisant les fractures politiques, économiques et écologiques de la planète. Les proportions ne répondent pas uniquement à la géographie réelle, mais au poids symbolique et économique des régions représentées. Les États-Unis, la Chine et l’Europe occupent une place dominante, à l’image de leur influence dans les échanges mondiaux. D’autres territoires apparaissent réduits, marginalisés ou presque effacés, comme s’ils comptaient moins dans l’organisation économique globale. Les zones polaires et les banquises sont volontairement diminuées, traduisant leur recul physique autant que leur faible poids dans les logiques marchandes. La suspension maintient chaque morceau dans un équilibre précaire, entre attraction, éloignement et risque de chute. La matière végétale, déjà morte et destinée au rebut, devient ici le matériau d’un monde recomposé à partir de ses propres déchets. L’œuvre donne à voir une planète fragmentée, hiérarchisée et vulnérable, dont l’unité ne subsiste plus que dans le regard du spectateur.

  • The perfect man

    Vidéo démo (en cours)

    Body automations and impacts

    Le corps s’immobilise, mais ses automatismes continuent : doigts qui glissent, main qui clique, bras levé pour se photographier, œil aspiré par l’écran, regard ébloui par la lumière bleue nocturne, oreille saturée, bouche figée dans le sourire social du selfie, gorge devenue commande vocale. La posture se casse, la nuque se plie, le dos se tasse, le bassin se crispe, les jambes tremblent d’anxiété assise, les pieds s’immobilisent, la roulette de chaise remplace la marche. Le cerveau devient interface, fenêtre de LLM, organe de réponse automatique et de répétition. Les mains scrollent, tapent, zooment, surveillent, commandent, tandis que le bracelet connecté transforme le vivant en mesure continue. L’arthrose des doigts et le lumbago ne sont plus des effets secondaires, mais les archives physiques de gestes minuscules répétés jusqu’à l’usure. Chaque écran isole une partie du corps et son automatisme, comme si l’humain était démonté en fonctions, capteurs, réflexes et périphériques. Les câbles relient ces fragments en une anatomie électrique, alimentée, surveillée, dépendante. À côté, la console de monitoring observe l’ensemble comme un patient, un robot, un salarié ou un utilisateur épuisé. L’œuvre condense les gestes ordinaires du numérique en une mutation physique et mentale, entre réflexe, dépendance, fatigue et effacement de soi.

  • Tree Drops

    Des formes suspendues flottent dans l’espace, elles semblent tomber, mais ne tombent jamais. Elles hésitent entre la graine, la larme, le cocon, la feuille fossilisée et l’organe végétal. L’œuvre est réalisée à partir de résidus d’arbres, de poussières végétales et de pollens récoltés aux Batignolles. Ce qui d’ordinaire se dépose au sol, salit les rebords de fenêtres, s’accumule dans l’air ou disparaît avec la pluie, devient ici matière sculpturale. L’arbre n’est plus représenté par son tronc, ses branches ou son feuillage, mais par ce qu’il relâche, ce qu’il perd, ce qu’il disperse. Chaque goutte conserve une forme irrégulière, poreuse, fragile. Certaines sont pleines, presque opaques, comme des fragments de terre compacte. D’autres laissent passer la lumière, révélant une structure lacunaire, fibreuse, proche d’un tissu organique. Leur suspension transforme ces déchets minuscules en corps flottants, comme si l’arbre avait condensé sa présence en particules. Goutte d’arbre parle d’une nature urbaine discrète, presque invisible. Aux Batignolles, les arbres cohabitent avec la poussière, les façades, les grilles, les vitres, les flux de passants et les particules de la ville. Le pollen devient à la fois trace biologique, matière atmosphérique et archive locale. Il contient une saison, un quartier, une respiration végétale. L’installation donne une forme à ce qui circule sans que l’on y prête attention. Elle matérialise l’infime, le volatil, le dépôt. Ces gouttes ne sont ni des fruits ni des feuilles, mais des condensations d’arbre, des présences suspendues issues de ce que le vivant abandonne autour de lui.

  • What do we do?

    What do we do met en forme l’évolution de nos journées à partir de données d’emploi du temps, de pratiques médiatiques et d’usages numériques. Trois états, 1950, 1990 et 2020, apparaissent comme des constellations de bulles : chaque cercle correspond à une activité, sa surface à un temps moyen, sa couleur à une famille d’usage. Le travail, le repas, le sommeil ou les gestes domestiques forment encore une architecture stable, presque biologique. Ils résistent, parce qu’ils restent attachés au corps, à la subsistance, à la contrainte matérielle. Autour d’eux, les pratiques culturelles et relationnelles se déplacent.

    L’œuvre montre moins une disparition du temps libre qu’une reconfiguration de son contenu. La lecture, la presse, l’information longue et structurée, la présence entre amis, les conversations directes s’amenuisent ou changent de forme. Elles sont progressivement cannibalisées par les flux numériques : télévision d’abord, puis Internet, réseaux sociaux, streaming, jeux vidéo, navigation continue. Le temps ne se libère pas vraiment ; il est repris par d’autres systèmes d’attention, plus rapides, plus fragmentés, plus addictifs. Le cercle rouge des réseaux sociaux, les bleus du streaming, de la navigation et du jeu apparaissent tardivement mais prennent une place croissante, comme si la journée contemporaine se recomposait autour de l’immédiateté.

    Les données utilisées restent hétérogènes : enquêtes d’emploi du temps, mesures d’audience, séries historiques, extrapolations et regroupements de catégories. L’infographie est donc difficile à stabiliser scientifiquement, car les sources ne mesurent pas toujours les mêmes populations, les mêmes gestes ni les mêmes périodes. Mais elle demeure fidèle à une tendance robuste : les usages numériques n’ajoutent pas seulement de nouvelles activités, ils redistribuent les anciennes. What do we do transforme cette mutation en paysage circulaire : non pas un emploi du temps, mais une cartographie de ce qui occupe, capture et déplace nos vies.

  • Vibrations

    Fly me to the moon – Sinatra

    Un projectile encré de colorant E133, contraint dans un espace réduit, vibre sous l’effet des basses d’une musique. Le son ne reste plus immatériel : il devient choc, déplacement, dépôt, empreinte. Chaque feuille enregistre une séquence physique où la vibration sonore met en mouvement un projectile chargé de matière. L’image obtenue n’est ni dessinée à la main, ni composée au sens classique : elle résulte d’un protocole instable, à la frontière de la partition, de l’expérience mécanique et de l’accident pictural.

    Les tracés, éclaboussures et concentrations d’encre traduisent les variations d’intensité, les ruptures, les rebonds et les résistances rencontrées par le projectile. La musique agit comme un moteur invisible. La feuille devient une surface d’enregistrement, presque un capteur analogique, où les basses inscrivent leurs secousses sous forme de formes organiques. La couleur peut changer d’une œuvre à l’autre, mais le principe demeure : convertir une énergie sonore en trace visuelle.

    La série interroge ce passage d’un régime à l’autre : du son vers l’image, de la vibration vers la matière, de l’écoute vers l’empreinte. Ce qui apparaît sur le papier est moins une représentation de la musique qu’un résidu de son passage, une cartographie imparfaite de ses forces.

  • La bibliothèque

    Couch x loneliness x Parcels x Librairy

    Dans un décor évoquant les grands salons littéraires télévisés, presque à la manière d’Apostrophes, le canapé devient ici le véritable sujet. Son creux central, marqué par une présence absente, garde la trace d’un corps installé longtemps, entre confort, immobilité et solitude. Derrière lui, la bibliothèque ne contient plus de savoirs mais des cartons de livraison plats, substituts silencieux des livres. L’image fait basculer l’univers de la culture vers celui de la consommation et de la logistique, comme si l’économie du canapé avait peu à peu remplacé l’échange, la lecture et la vie sociale par l’attente, la réception et le repli.

  • The Price of Progress

    Obesity – Air quality – Biodiversity – Sedentarite – Loneliness – Pesticides x Major turnovers – Screen Time – Industry growth x Barcodes

    Cette image réunit six codes-barres aux intitulés marketing volontairement séduisants, Blue Oceans, Green Powder, Genious, Good Smell, Food for Life et Moove, comme autant de produits prêts à être vendus. Chacun superpose deux ou trois séries statistiques observées sur une vingtaine d’années : temps d’écran et solitude, chiffre d’affaires mondial des pesticides et indice de biodiversité, temps d’écran et performances cognitives, qualité de l’air, consommation énergétique de l’industrie et parc automobile, taux d’obésité et chiffre d’affaires de l’industrie agroalimentaire, chiffre d’affaires des GAFAM et niveau de sédentarité. La couleur, son intensité, la largeur ou l’espacement des bandes traduisent des données précises et leurs évolutions, mais la proximité graphique ne constitue jamais une preuve de causalité. L’image expose au contraire la facilité avec laquelle des séries distinctes peuvent être rapprochées, normalisées, interpolées et transformées en récit convaincant. Les données longues sont rarement parfaitement homogènes : les méthodes d’enquête changent, les définitions évoluent, certaines années sont manquantes, les périmètres géographiques ou industriels se déplacent et les indices peuvent être recalculés pour produire une lecture plus spectaculaire. Sous l’apparente objectivité du code-barres, les chiffres deviennent ainsi une matière plastique, susceptible d’être ordonnée pour suggérer presque n’importe quelle relation. Les noms commerciaux renforcent cette ambiguïté : ils promettent l’intelligence, le mouvement, la pureté ou la vitalité tandis que les séries représentées décrivent la dégradation cognitive, sanitaire et environnementale. Référence directe à la standardisation marchande, le code-barres relie ces phénomènes à une économie capitaliste qui mesure, classe et transforme chaque comportement, chaque ressource et chaque symptôme en valeur échangeable. L’image ne prétend pas démontrer que la croissance de ces industries provoque mécaniquement les dégradations observées ; elle montre plutôt comment la statistique, le marketing et la visualisation peuvent produire une apparence de vérité, masquer leurs propres limites et convertir des crises complexes en objets simples, lisibles et consommables.

  • Water drops 102, 133, 466

    E 102 x E 133 x E 466 in water drops

    Cette image organise une grille de plus de 400 gouttes réalisées à partir d’eau et de colorants alimentaires, dosés à des concentrations variables. Produite avec moins de dix gouttes de mélange seulement, elle déploie pourtant un champ visuel d’accumulation, de prolifération et de dissémination. Chaque goutte est d’abord posée comme une forme ronde, presque parfaite, à la manière d’un relevé méthodique ou d’un protocole quasi scientifique. Mais au contact du papier, cette apparente stabilité se trouble aussitôt : la matière s’imprègne, se diffuse, se déforme, ses contours se modifient, comme si la forme se fragmentait de l’intérieur, à la manière d’une propagation dans un corps. La classification rigoureuse de l’ensemble entre ainsi en tension avec le comportement instable du liquide, qui échappe toujours partiellement au contrôle. Les teintes obtenues à partir des additifs E102, E133 et E466 renvoient au monde de la nourriture industrialisée, de la chimie ordinaire et de l’ingestion banalisée, tandis que l’eau, support vital, apparaît ici comme un milieu traversé par des substances qui la colorent, l’altèrent et la contaminent symboliquement. L’image met en relation pollution de l’eau et transformation de l’alimentation, en montrant comment une quantité infime de matière peut produire un effet étendu, diffus et durable. Le nombre, ici, est central : 400 formes, c’est l’accumulation devenue visible, presque comptable, presque clinique, mais aussi la répétition silencieuse de micro-altérations qui finissent par composer un paysage global d’imprégnation.

  • Hard rubbish

    Polystyrene rubbish x cement
    Cette sculpture naît d’un fragment de polystyrène trouvé dans la rue, rebut banal issu de la protection industrielle des objets et immédiatement destiné à l’abandon. Sa forme creuse, pensée pour épouser un produit aujourd’hui absent, devient le moule involontaire d’un volume en ciment blanc. Le négatif léger, fragile et presque sans valeur se transforme ainsi en masse minérale dense, durable et difficile à déplacer. La pièce associe deux matériaux emblématiques de la production contemporaine : le polystyrène, plastique issu de ressources fossiles, persistant dans l’environnement et susceptible de se fragmenter en particules, et le ciment, dont la fabrication exige de très hautes températures et libère d’importantes quantités de dioxyde de carbone. Ce passage du vide au plein ne répare donc pas le déchet, il le monumentalise tout en reproduisant une autre forme de pollution. La précision géométrique du moulage conserve la mémoire d’un objet industriel disparu, sans révéler sa fonction initiale. Le ciment enregistre chaque cavité, chaque renfort et chaque contrainte conçus uniquement pour le transport et la protection d’un produit de consommation. En réunissant plasturgie, emballage jetable et matière de construction, la sculpture expose aussi l’impasse du recyclage lorsque les matériaux sont souillés, cassés, collés ou associés. Leur séparation devient complexe, coûteuse et parfois impossible, tandis que leur durée d’existence dépasse largement celle de l’objet qu’ils devaient servir. La forme blanche, apparemment neutre et minimale, condense ainsi une chaîne invisible d’extraction, d’énergie, de transport et de déchets. Ce qui devait disparaître après quelques minutes d’usage acquiert ici la solidité d’un vestige archéologique, comme si notre époque ne laissait derrière elle que les empreintes minérales et plastiques de ses systèmes logistiques.

  • Shy

    Shy B77 , arbres du bois de Boulogne

    Bois Boulogne, semi-aléatoire

    Bois de Boulogne

    Bois Boulogne, semi-aléatoire

    Quand c’est l’IA qui décide et exécute…

    Shy crowns from various forests x Circuits assembling

    Ces images, sous forme de planches contacts, recompose une couronne de timidité à partir de canopées de forêts, fragmentée puis réorganisée en 100 photos. Le phénomène désigne ces espaces étroits que certaines cimes maintiennent entre elles, comme si les arbres refusaient le contact direct de leurs feuillages. Ses causes restent discutées, entre frottement des branches sous l’effet du vent, compétition pour la lumière et limitation de la circulation des parasites. Ici, cette distance biologique devient une bulle d’intimité, une frontière souple qui protège chaque présence sans l’isoler entièrement. Les arbres perçoivent l’autre, ajustent leur croissance et construisent collectivement une séparation qui n’a besoin ni de mur ni de règle visible. Le ciel apparaît alors moins comme un fond que comme un réseau actif, composé de passages, de bifurcations, de clairières et d’impasses. La recomposition cherche à rendre perceptibles ces circuits naturels, habituellement dispersés dans le regard et difficiles à saisir dans leur globalité. Le quadrillage confronte l’organisation humaine à la complexité du vivant, sans parvenir à la réduire à une logique parfaitement régulière. Les variations de lumière, d’essences, de densité et de forme rappellent qu’aucun fragment de nature n’est véritablement interchangeable. Quelques oiseaux, presque perdus dans l’étendue, signalent une présence animale devenue rare et fragile au sein de cette architecture végétale. Leur discrétion renforce le silence du ciel et la sensation d’un écosystème observé à distance. La grille transforme la canopée en labyrinthe, mais un labyrinthe sans centre, sans sortie imposée et sans itinéraire unique. Chaque ouverture devient une possibilité de circulation, chaque rupture de feuillage une respiration. La beauté de la nature tient ici autant à ses formes visibles qu’à ses stratégies invisibles de coexistence, d’évitement et d’adaptation. Cette tentative de recomposition ne cherche pas à corriger le vivant, mais à montrer combien son désordre apparent contient déjà une intelligence spatiale, relationnelle et collective.

  • The smiling lab

    Smile birth, biology, psychology, mussels, geometry and marketing

    The Smiling Lab met en scène la conversion progressive d’un sourire humain en objet d’examen, en données puis en ressource exploitable. Le dispositif adopte l’apparence rassurante d’un laboratoire médical et suit un même « patient » depuis la naissance presque imperceptible de son sourire jusqu’au compte rendu final censé en établir la valeur, les défauts, les effets sociaux et le potentiel marketing. Le mouvement initial est décomposé en cent images successives, comme si la multiplication des fragments permettait de saisir ce qui, dans le vivant, demeure pourtant fugitif, contextuel et instable. Des sourires prélevés dans des photographies personnelles sont ensuite recadrés, comparés et classés selon des états d’esprit supposés, poli, gêné, soulagé, sadique, méprisant ou amoureux. Cette catégorisation révèle moins une vérité émotionnelle qu’un désir contemporain d’assigner chaque expression à une signification stable, calculable et directement utilisable. Le visage est ensuite soumis à plusieurs régimes de lecture, radiographie osseuse, mesures biologiques, analyse musculaire, géométrie des lèvres, dynamique du mouvement, cartographie des tensions et identification de points d’amélioration. Ces planches empruntent les codes visuels de l’imagerie médicale, de la biométrie, de l’orthodontie et du diagnostic automatisé, mais elles contiennent aussi des données incohérentes, des mesures inventées, des structures anatomiques approximatives et des informations scientifiquement fausses produites par intelligence artificielle. Leur précision graphique fabrique une autorité de surface : tableaux, pourcentages, repères, courbes et légendes donnent l’impression d’un savoir objectif alors que l’image peut halluciner aussi facilement un muscle, un os, une corrélation psychologique ou un diagnostic. Le faux ne se présente plus comme une erreur visible, mais comme une expertise parfaitement mise en page. La chaîne se poursuit avec l’analyse marketing, où le sourire devient indice de confiance, niveau d’attention, probabilité d’adhésion, capacité de séduction et promesse de conversion. Il est ensuite simplifié en smiley, réduit à quelques signes transmissibles, standardisés et reproductibles, jusqu’à pouvoir être appliqué numériquement à d’autres visages. Ce passage du sourire singulier à l’icône universelle montre comment une expression intime est progressivement séparée de la personne qui l’a produite. En cherchant à mesurer le vivant, la machine ne se contente pas de l’observer : elle le découpe, le normalise, le compare à des modèles, définit ses écarts puis propose de le corriger. Le sourire devient simultanément symptôme, interface, score, marchandise et instrument de contrôle. La section finale rappelle qu’en juin 2026, l’analyse automatisée des émotions, de la voix, des écrits, de la peau, du sommeil, du stress ou des paramètres sanguins appartient déjà au champ des services commerciaux, du coaching comportemental et de la médecine prédictive. Smile Factory ne décrit donc pas un futur lointain, mais l’extension déjà engagée d’une industrie qui transforme les manifestations les plus ordinaires du corps en informations mesurables, comparables, modifiables et vendables, tout en laissant ouverte une question centrale : que reste-t-il d’un sourire lorsque la technologie prétend en connaître la cause, la qualité, la fonction et la valeur mieux que celui qui le produit ?

  • Smile Autopsy

    Smile x radiography
    Cette image décompose un sourire, celui de son auteur, en cent instants successifs, organisés selon une grille régulière qui transforme un mouvement familier en protocole d’observation. La bouche s’entrouvre, découvre progressivement les dents, atteint une expression maximale, puis se referme jusqu’à retrouver son état initial. Le traitement bleuté, proche de la radiographie, retire au visage sa chaleur naturelle et donne aux lèvres, aux dents et à la peau l’apparence de structures internes mises à nu. Le sourire n’est plus seulement une manifestation de joie ou de sociabilité, mais un mécanisme anatomique, une succession de contractions et de relâchements que l’image semble examiner avec une précision clinique. L’absence du regard et du reste du visage empêche pourtant d’identifier clairement l’émotion exprimée. Le sourire devient un signe autonome, potentiellement sincère, forcé, commercial ou automatique. La répétition des cases rappelle les planches scientifiques, les séquences chronophotographiques et les dispositifs contemporains d’analyse faciale. Chaque fragment paraît presque identique au précédent, mais les microvariations révèlent la complexité d’un geste que nous percevons habituellement comme immédiat. En isolant et en refroidissant cette expression humaine, l’image interroge la frontière entre émotion vécue, performance sociale et donnée biométrique. Le sourire devient simultanément corps, masque, mouvement et information mesurable.

  • Squared

    Quatre figures vêtues de blanc se tiennent debout, de dos, chacune enfermée dans une structure métallique presque identique. Les cages dessinent des volumes orthogonaux qui transforment les corps en unités mesurables, classables et reproductibles. Leur géométrie évoque tour à tour le bureau, la cabine, le casier, l’architecture standardisée et la grille numérique. Aucun verrou n’est visible, mais l’immobilité des personnages suffit à rendre l’enfermement manifeste. Les variations de hauteur et de position donnent l’illusion d’une individualité, alors que le dispositif impose partout la même posture et la même contrainte. Le blanc des vêtements se confond avec celui de la galerie, comme si les identités avaient été progressivement neutralisées. À l’inverse, les lignes noires découpent brutalement l’espace et rendent chaque limite immédiatement perceptible. Les personnages ne se regardent pas, ne communiquent pas et semblent ignorer la proximité des autres. Cette solitude collective rappelle les formes contemporaines d’isolement produites par le travail, les écrans, les procédures et l’organisation rationnelle des comportements. Le carré devient ici moins une forme qu’un principe de gestion, une manière de réduire le vivant à une place attribuée. Chaque corps paraît correctement rangé, mais cette organisation impeccable contient une violence silencieuse. L’installation interroge ainsi les systèmes qui promettent efficacité, protection et autonomie tout en multipliant les cadres invisibles. Les cages pourraient être physiques, mentales, sociales ou algorithmiques, sans que leur effet soit fondamentalement différent. La répétition ne fabrique pas un groupe, mais une série d’individus séparés, soumis à la même architecture de contrôle. Squarred donne finalement à voir une humanité mise en cases, présente mais inactive, visible mais déjà transformée en donnée.

  • Ta(â)ches

    Kanban x taches x tâches

    Cette image est composée de fragments de papier marqués au colorant alimentaire, issus de quatre taches initiales totalement aléatoires. Rien n’a été dessiné au départ : la forme naît d’un accident liquide, d’une diffusion incontrôlée, puis d’un patient travail de découpe, de sélection et de réassemblage. Les morceaux rouges, parfois saturés, parfois presque effacés, sont recomposés pour former une seule masse instable, proche d’une cellule déformée, d’un organisme fragile ou d’une cartographie biologique en mutation. L’image tente de structurer le chaos sans le nier : les bords restent irréguliers, les intensités varient, les vides persistent, mais l’ensemble cherche une cohérence globale. Seuls environ 90 % des quatre taches d’origine ont été utilisés, ce qui introduit une contrainte d’adaptation : la forme finale ne vient pas d’un ajout extérieur, elle se construit uniquement avec l’existant, avec ses manques, ses excès et ses accidents. Le jeu entre taches et tâches ouvre aussi une analogie avec le monde du travail contemporain, où il faut trier, hiérarchiser, regrouper, déplacer, recomposer des priorités dispersées pour produire une organisation lisible. La disposition évoque alors un kanban organique, une méthode de planification industrielle contaminée par le vivant, comme si la gestion rationnelle des tâches rencontrait la logique imprévisible de la matière.