Catégorie : Unclassified

  • Emprunter le bonheur

    Instagramers top lifes x loneliness

    Quatre silhouettes immobiles, tournées vers un ailleurs qui ne leur appartient pas. Sur leurs corps défilent les fragments d’un bonheur devenu spectacle : plages désertes, piscines infinies, cocktails dorés, tables somptueuses, horizons sans limites. Le monde entier semble vivre une existence extraordinaire, sauf celui qui regarde. Les images épousent les corps, les habillent de rêves, leur prêtent des vies qu’ils n’ont jamais vécues. Sous cette profusion de couleurs, les personnages demeurent figés, anonymes, presque absents. Derrière eux, leurs ombres floues révèlent ce que les projections dissimulent : le vide, la solitude, l’effacement de soi. Instagram a transformé le bonheur en compétition silencieuse, les vacances en démonstration de réussite et l’ordinaire en défaite personnelle. Chacun expose ses instants les plus enviables, tandis que les autres comparent leur vie entière à quelques secondes soigneusement choisies. Ce paradis permanent, fabriqué par tous, devient inhabitable pour chacun. Plus les images promettent une existence parfaite, plus elles creusent le sentiment de manquer la sienne. Dans cette économie de l’envie, le bonheur des uns se nourrit de la frustration des autres. Les personnages ne contemplent plus le monde : ils portent sur eux les images de celui qu’ils auraient dû habiter. Et derrière l’éclat des vies rêvées, il ne reste que des ombres.

  • Respire

    Cintre, Fil acier de bricolage

    Notre époque transforme l’existence en programme d’optimisation permanente : aspirer à mieux, transpirer pour réussir, s’inspirer pour se distinguer, soupirer sous la pression, puis expirer. Le désir devient objectif, l’effort devient devoir, la créativité devient performance. Chacun est sommé d’avancer, de progresser, de produire davantage et de devenir une meilleure version de lui-même. Tous ces verbes semblent ici attirés par le même fragment : PIRE, comme si la promesse du mieux contenait déjà son envers. Mais un mot manque, le plus évident et peut-être le plus important : RESPIRE. Son absence constitue le véritable vide de l’œuvre. Dans cette succession d’injonctions, il reste de la place pour l’ambition, l’effort, l’inspiration, l’épuisement et même la mort, mais plus pour le simple fait de respirer. Ce qui devrait être premier devient invisible. Le fil métallique transforme alors le langage en circuit fermé, une mécanique où l’on agit sans cesse mais où l’on oublie d’habiter le présent. L’œuvre détourne ainsi le vocabulaire de la réussite pour montrer ce qu’il laisse de côté : vivre avant de réussir.

  • 1 life, 2 paths

    Deux trajectoires partent d’un même point et s’élèvent selon deux logiques opposées. Toutes deux sont formées de lacets de baskets, matériau ordinaire lié au corps, au mouvement, au quotidien et au choix, mais l’une suit une ligne presque directe tandis que l’autre se déploie en détours, inflexions et bifurcations. Le fond et les lettres en bois introduisent une présence sobre, organique et stable, comme un cadre familier, construit, socialement donné, sur lequel viennent s’inscrire ces parcours. L’œuvre oppose ainsi la promesse collective d’une trajectoire idéale, droite, orientée vers un but clair, à la réalité plus incertaine d’une vie faite d’ajustements successifs. Elle suggère que l’injonction à atteindre un objectif peut devenir une source de frustration ou de malheur lorsque cet horizon reste lointain ou inaccessible. À l’inverse, elle propose de penser le bonheur non comme un point d’arrivée, mais comme une expérience située dans le présent, dans la possibilité concrète de choisir sa direction, d’assumer ses détours et de construire au quotidien une forme singulière d’existence.

  • Vibrations

    Fly me to the moon – Sinatra

    Un projectile encré de colorant E133, contraint dans un espace réduit, vibre sous l’effet des basses d’une musique. Le son ne reste plus immatériel : il devient choc, déplacement, dépôt, empreinte. Chaque feuille enregistre une séquence physique où la vibration sonore met en mouvement un projectile chargé de matière. L’image obtenue n’est ni dessinée à la main, ni composée au sens classique : elle résulte d’un protocole instable, à la frontière de la partition, de l’expérience mécanique et de l’accident pictural.

    Les tracés, éclaboussures et concentrations d’encre traduisent les variations d’intensité, les ruptures, les rebonds et les résistances rencontrées par le projectile. La musique agit comme un moteur invisible. La feuille devient une surface d’enregistrement, presque un capteur analogique, où les basses inscrivent leurs secousses sous forme de formes organiques. La couleur peut changer d’une œuvre à l’autre, mais le principe demeure : convertir une énergie sonore en trace visuelle.

    La série interroge ce passage d’un régime à l’autre : du son vers l’image, de la vibration vers la matière, de l’écoute vers l’empreinte. Ce qui apparaît sur le papier est moins une représentation de la musique qu’un résidu de son passage, une cartographie imparfaite de ses forces.

  • Smile Autopsy

    Smile x radiography
    Cette image décompose un sourire, celui de son auteur, en cent instants successifs, organisés selon une grille régulière qui transforme un mouvement familier en protocole d’observation. La bouche s’entrouvre, découvre progressivement les dents, atteint une expression maximale, puis se referme jusqu’à retrouver son état initial. Le traitement bleuté, proche de la radiographie, retire au visage sa chaleur naturelle et donne aux lèvres, aux dents et à la peau l’apparence de structures internes mises à nu. Le sourire n’est plus seulement une manifestation de joie ou de sociabilité, mais un mécanisme anatomique, une succession de contractions et de relâchements que l’image semble examiner avec une précision clinique. L’absence du regard et du reste du visage empêche pourtant d’identifier clairement l’émotion exprimée. Le sourire devient un signe autonome, potentiellement sincère, forcé, commercial ou automatique. La répétition des cases rappelle les planches scientifiques, les séquences chronophotographiques et les dispositifs contemporains d’analyse faciale. Chaque fragment paraît presque identique au précédent, mais les microvariations révèlent la complexité d’un geste que nous percevons habituellement comme immédiat. En isolant et en refroidissant cette expression humaine, l’image interroge la frontière entre émotion vécue, performance sociale et donnée biométrique. Le sourire devient simultanément corps, masque, mouvement et information mesurable.

  • Tâches en tension

    Cette image assemble des fragments de papier comme les restes d’une expérience physique devenue cartographie mentale. L’encre ne dessine pas directement : elle flotte, dérive, se contracte, exploite la tension superficielle de l’eau avant de se déposer en auréoles, bulles, nappes troubles et accidents organiques et s’écarte lorsque le détergent est apposé. Chaque morceau conserve la trace d’un phénomène instable, entre tache psychique, cellule, brûlure, nuage, prélèvement ou apparition microscopique. Le collage papier sur papier tente ensuite de reprendre la main sur cette matière échappée : les éléments séparés, nés de la sérendipité, sont réorganisés dans un ensemble plus vaste, comme si une pensée cherchait à reconstruire un ordre à partir de fragments incontrôlables. La surface devient alors un territoire ambigu, à la fois scientifique et mental, où l’eau, l’encre et le hasard produisent des formes que l’on reconnaît sans pouvoir les nommer. L’image met en tension deux forces contraires : l’abandon au processus liquide, aux bulles, aux débordements, aux coagulations, et le geste de composition qui classe, espace, rapproche, relie. Elle parle moins d’un motif que d’un état : celui d’une matière dispersée que l’on tente de faire tenir ensemble, d’un chaos intime transformé en constellation fragile.

  • Me in a tree

    Pixellised photo of myself in front of a tree

    Photography

    A silhouette stretches along the ground, merging the shape of a human body (the artist himself) with the upper branches of a tree. The figure is rooted, yet intangible — made not of bark or flesh, but of digital grain, pixel noise, interference.

    The image stages a strange grafting: man and nature, collapsed into a single outline. But the medium betrays the illusion. What looks like a photograph of connection is corrupted by technological detachment. The digital surface is noisy, sterile, disembodied. The tree, once a symbol of rootedness, becomes just another texture, flattened and encoded.

    This is no longer about belonging to nature — it is about being absorbed by its simulation. The self is pixelated. The soil is gone.