Catégorie : Future of work

  • Suie

    My time per day on phone x invisible usages x smoked

    Cette pièce se présente d’abord comme une feuille presque vide, un papier blanc progressivement envahi par la suie, comme si le temps lui-même avait brûlé en silence. De loin, on ne lit rien ou presque : seulement une surface fragile, salie, enfumée, attirante par sa matière grise, par cette trace de combustion qui semble avoir consommé quelque chose d’invisible. Le texte manuscrit est volontairement réduit à une taille presque illisible, relégué au seuil de la disparition. Il faut s’approcher, prendre la loupe, accepter le geste de l’enquête, pour découvrir ce qui est inscrit : le relevé précis du temps passé par l’artiste sur son smartphone au cours d’un dimanche. Plus de cinq heures de fragments numériques, dispersés entre réseaux sociaux, messageries, plateformes, navigation, banque, achats, cartes, applications, micro-tâches et automatismes ordinaires. La journée n’est pas racontée par ses événements, mais par ses fuites. Le dimanche, supposé temps de repos, de lenteur, de famille, de lecture ou de rêverie, apparaît ici comme un territoire capturé. Chaque ligne minuscule devient l’indice d’une ponction : quelques minutes ici, une heure là, un geste machinal, une consultation rapide, un retour sans nécessité vers l’écran. L’accumulation produit une forme de perte sèche, une journée trouée par la captation de l’attention. La suie dit ce que les chiffres ne montrent pas : un temps parti en fumée, consommé sans chaleur, sans mémoire, sans véritable expérience. La loupe, attachée au cadre comme un instrument antivol, transforme le regardeur en analyste de ses propres usages. Elle oblige à regarder de près ce que l’on préfère généralement ne pas voir. Le détail agrandi ne révèle pas un secret spectaculaire, mais une banalité inquiétante : l’érosion continue du temps disponible. Temps de lecture, temps d’évasion, temps d’imagination, temps social, temps de famille, temps avec les enfants, temps avec les amis : tout ce qui aurait pu exister ailleurs semble avoir été déplacé vers les infrastructures de l’attention. La feuille noircie conserve la trace d’un dimanche ordinaire devenu document de dépossession. Le smartphone n’apparaît pas, pourtant il organise toute la scène. Il est présent dans les chiffres, dans les noms des plateformes, dans les gestes répétés, dans cette poussière noire qui recouvre peu à peu la page. La pièce ne moralise pas l’usage, elle en matérialise le coût invisible : une combustion lente de la disponibilité intérieure.

  • Kanban

    AI Process x Kanban stickers x Human work disappearance

    Cette pièce est construite à partir de chutes de cartels et de papiers destinés à la poubelle, récupérés avant leur disparition matérielle. Les fragments ont été découpés, triés, classés selon sept formats différents, comme une petite réserve de données physiques. Chaque morceau devient une unité minimale, presque une case, presque une tâche. L’artiste a ensuite demandé à une intelligence artificielle de produire un algorithme capable de choisir deux paramètres simples : la taille du fragment et son orientation, verticale ou horizontale. Pendant les trois premiers quarts de la composition, le collage suit donc les instructions précises de la machine. Le geste humain est réduit à l’exécution : prendre, encoller, positionner, appuyer, recommencer. La décision disparaît presque entièrement au profit d’un protocole extérieur, froid, arbitraire, mais présenté comme rationnel. Lorsque certaines tailles venaient à manquer, l’algorithme était recalibré, comme dans une chaîne de production qui s’adapte à la pénurie sans jamais remettre en cause le principe du système. Au début, des trous apparaissent dans la composition. Ils ne sont pas corrigés, car lorsque la machine décide, l’exécutant n’a plus le droit de combler ce qui dérange l’œil. L’image accepte donc ses manques, ses absurdités, ses zones incomplètes, comme les conséquences visibles d’une obéissance au process. Par moments, l’attente de la réponse algorithmique devient trop longue. L’artiste désobéit alors, prend une décision lui-même, colle un fragment sans autorisation, rompt discrètement la chaîne de commande. Cette désobéissance n’est pas spectaculaire : elle est minuscule, presque invisible, mais elle réintroduit une présence humaine dans un dispositif qui cherchait à l’effacer. Le travail devient volontairement pénible. Les grands morceaux vont vite, les petits ralentissent tout, collent aux doigts, imposent une attention répétitive, presque absurde. Chaque petit fragment concentre la fatigue des tâches minuscules que le numérique délègue encore aux humains. La pièce évoque ainsi l’abrutissement de nombreux métiers contemporains, notamment dans le digital : remplir des cases, suivre des procédures, valider des étapes, obéir à des interfaces. L’humain n’y pense plus vraiment ; il applique. Il devient le bras manuel d’une machine qui calcule, hiérarchise, distribue et ordonne. Mais l’image raconte aussi ce qui échappe au contrôle. En entreprise, certains utilisent déjà l’intelligence artificielle malgré les interdictions, contournent les règles, automatisent leur propre travail, délèguent en secret ce qu’on leur demande encore de faire. La désobéissance devient alors ambiguë : paresse, survie, résistance, optimisation ou anticipation du remplacement à venir. Cette pièce est dédiée à tous ceux dont le travail consiste encore à exécuter des tâches répétitives, à nourrir des systèmes, à manipuler des données ou des objets selon des consignes venues d’ailleurs. Elle parle de ces emplois dont la pérennité est désormais menacée par l’intelligence artificielle, puis par la robotisation qui finira par prendre aussi les gestes matériels. À la fin, épuisé par le protocole, l’artiste abandonne la machine et termine seul le dernier quart de la composition. Il remplit davantage les vides, corrige instinctivement les déséquilibres, cherche peut-être une forme plus agréable, moins mécanique. Pourtant, il devient difficile de distinguer ce qui a été dicté par l’algorithme et ce qui relève de la main humaine. Cette confusion est le cœur de la pièce : à partir de quel moment l’obéissance ressemble-t-elle à une décision, et à partir de quel moment la décision humaine n’est-elle plus qu’un automatisme intériorisé ?
    Le collage matérialise un point de bascule dans la société du travail, là où la machine ne remplace pas seulement les métiers, mais commence à dicter les gestes, les rythmes, les choix et les renoncements.

  • Keyboards

    Keyboard x Coder x Excel x Workers

    Dans une observation banale, presque domestique, nettoyer un clavier, apparaissent des zones d’usure différenciées, brillances localisées, matières lissées par le contact répété des doigts. Certaines touches résistent, d’autres se creusent, comme une topographie silencieuse des habitudes. Ce relevé matériel devient une lecture comportementale. Chaque surface raconte une fréquence, chaque patine une obsession.

    La série transpose cette trace physique en composition visuelle. Les touches ne sont plus organisées selon une logique standard, mais selon leur intensité d’usage. Elles sont isolées, réagencées, extraites de leur fonction première pour devenir signes. L’interface disparaît, ne reste qu’un résidu de gestes, une mémoire mécanique. Le clavier n’est plus un outil, mais une empreinte.

    Trois configurations émergent. Trois régimes d’attention. Trois corps face à la machine. L’utilisateur dit « normal » répète les mêmes séquences linguistiques, espace, voyelles, retour. Le programmeur active des structures, symboles, boucles, contrôles. Le travailleur sur tableur manipule chiffres, opérateurs, flux, corrections. Trois systèmes, trois rythmes, trois enfermements.

    La touche retour arrière, mise en tension chromatique, agit comme un point de rupture. Elle incarne l’erreur, la correction permanente, l’ajustement infini. Revenir, effacer, recommencer. Geste réflexe, presque inconscient, mais omniprésent. Une micro-violence répétée.

    Ces images ne montrent pas des claviers. Elles exposent des boucles. Des automatismes. Une réduction progressive du geste humain à une série finie d’actions répétées. Le corps disparaît, remplacé par une statistique d’usage.

    L’ensemble s’inscrit dans une logique plus large où l’outil ne prolonge plus l’homme, mais le contraint. Les différences de profils ne sont que des variations d’un même système. Derrière la diversité apparente, une homogénéisation des comportements. Une standardisation des gestes.

    Le visible est minimal. Le réel est ailleurs. Dans la répétition. Dans l’usure. Dans l’invisible accumulation des frappes.

    Une cartographie froide de la présence humaine face à la machine, réduite à quelques touches.

  • You’ve done a Great Job

    Desktop x Desk x Computeur x Mouse x Chair x Keyboard

    La vidéo explore le poste de travail comme un écosystème clos, où le corps et la matière s’altèrent silencieusement sous l’effet de la répétition, de la sédentarité et de l’immobilité productive. La vidéo plonge au microscope dans les matériaux du quotidien, clavier, souris, bois, textile, écran, papier, pour révéler une archéologie invisible faite de poussières, de peaux mortes, de graisses, de miettes et de fibres tassées. La patine de la souris et celle du bureau ne relèvent pas seulement de l’usage, mais de l’usure du temps, comme si les gestes répétés gravaient peu à peu leur fatigue dans la matière. Le cache de la webcam, la lentille, les pixels filmés de très près, les interfaces et les signes techniques composent un environnement de travail à la fois banal, intrusif et saturé. La souris, avec sa LED, n’observe pas, mais pulse comme un signal artificiel, une présence lumineuse minimale, presque organique, au cœur de cet espace apparemment inerte. Les mains apparaissent, avec leurs poils, leur peau, leur contact direct avec la surface, dans une proximité presque trop forte avec la machine. Les yeux se dessèchent, la sécheresse oculaire s’installe, les canaux deviennent injectés de sang, et le corps laisse affleurer les symptômes discrets d’un usage prolongé de l’ordinateur. Le pantalon frotte le fauteuil, les fibres du siège se compriment, se plient, se déforment, gardant la mémoire d’une présence assise trop longtemps reconduite. Le parquet, le bois, la souris, le siège, tout montre la répétition, l’érosion, la pression d’un quotidien de travail qui use autant les objets que celui qui les habite. La bande-son repose sur une boucle volontairement répétitive, lancement de visio, glissement de la souris, clics, clavier, bugs de l’ordinateur, siège qui roule, siège qui craque, jusqu’à produire une mécanique sonore du travail contemporain. Cette répétition ne décrit pas seulement une ambiance, elle donne à entendre une condition, celle d’un corps rivé à son poste, soumis à des micro-gestes incessants et à une inactivité générale qui favorise les troubles musculosquelettiques, la fatigue, les douleurs, et parfois des atteintes durables de la santé. Le film montre ainsi moins l’activité que son envers, une forme d’occupation fixe, sédentaire, intensément connectée, mais physiquement appauvrie. Le corps n’est presque jamais montré comme un tout, il apparaît par fragments, par contacts, par traces, par altérations. Le bureau devient alors une surface d’enregistrement, un lieu de dépôt, d’écrasement et de transfert entre la chair, la machine et les matériaux. Ce qui semblait neutre, fonctionnel, presque invisible, se révèle chargé de contraintes, d’épuisement et d’indices biologiques. À mesure que l’image avance, le poste de travail cesse d’être un simple outil, il devient le décor microscopique d’une usure contemporaine. Et le film s’achève sur le tracé de l’encre sur le papier, geste physique, fragile, ralenti, presque archaïque, qui réintroduit une résistance matérielle dans un univers dominé par le clic, le pixel et la répétition.

  • The Clock

    Clock x life cycle x mobile phone

    The clock s’inscrit dans une logique de capture du quotidien par l’écran, une mécanique silencieuse où chaque moment de la journée se trouve absorbé, cadré, puis redistribué par le mobile. Le matin commence dans la lumière froide du téléphone, premier geste, premier regard, avant même le réel. L’individu s’y projette immédiatement, planifie, consulte, répond, s’inscrit déjà dans un flux qui ne lui appartient plus entièrement. À midi, le geste se prolonge, commander, choisir, valider, tout passe par l’interface, réduisant l’expérience à une succession d’actions optimisées. Dans les transports, le corps est présent mais l’attention ailleurs, captée, fragmentée, aspirée par l’écran. Le regard se baisse, les postures se ferment, les gestes deviennent répétitifs, presque automatiques. La journée s’écoule ainsi, découpée, rythmée, administrée par des signaux invisibles, notifications, rappels, sollicitations permanentes. Le temps ne se vit plus, il se consulte. Chaque instant est indexé, anticipé, parfois même remplacé par son équivalent numérique. Il reste peu de place pour l’imprévu, pour l’errance, pour ce qui échappe au cadre. The clock matérialise cette tension, une vie chronométrée, contenue dans une structure rigide où chaque segment semble assigné à une fonction. L’espace vide devient alors aussi important que les lignes, révélant ce qui disparaît, le hors-champ, le non-mesurable. Ce qui n’est pas prévu n’existe presque plus, ou seulement à travers l’écran qui le valide. L’individu se retrouve ainsi dans une boucle continue, entre contrôle et dépendance, où le temps n’est plus un flux mais une grille.

    A minimalist circle, dissected and cadenced like a clock, where each hour is no longer a number but a movement of the body. The figure, barely outlined, fragments into angular postures that repeat a modern ritual: waking, commuting, working, scrolling. The smartphone, omnipresent, becomes the silent axis around which the day turns. The drawing does not show the passage of time—it embodies its mechanical absurdity. The precision of the lines contrasts with the alienation they depict: an existence reduced to routine, tracked and controlled by invisible metrics. The gesture is both universal and intimate—a choreography of constraint.