Catégorie : Automation

  • Precious Time

    Millions of (per minute) : Google Translate words x Weather channel x Snap videos x Netflix x Facebook users

    Un carré, fermé, rigide. Une surface qui évoque un écran. À l’intérieur, des lignes se croisent, s’accumulent, s’enchevêtrent jusqu’à saturer l’espace.

    Chaque trajectoire correspond à un flux réel mesuré par minute dans l’économie numérique mondiale. Mots traduits sur Google Translate, consultations météo, vidéos regardées sur Snap, heures de Netflix consommées, utilisateurs actifs sur Facebook. Des millions d’actions invisibles, répétées sans interruption.

    Chaque ligne devient ainsi la trace graphique d’un comportement collectif. Une activité fragmentée, continue, presque automatique.

    Mais l’image ne montre pas des utilisateurs. Elle montre seulement des trajectoires. Des mouvements enfermés dans un carré.

    Le carré devient alors l’écran lui-même. Un cadre fermé où se concentrent des milliards de fragments d’attention humaine.

    Le temps circule, s’agite, se heurte, mais il ne sort jamais du cadre.

    Un temps précieux, capturé.

  • Euphoric Scorpion

    Dopamine molecule x Trap x Scorpion

    Une structure noire, tendue, presque nerveuse, évoque d’abord un scorpion figé dans un instant d’alerte, prêt à se retourner contre lui-même. Les tiges métalliques, droites et froides, dessinent une mécanique précise, sans organicité, comme si le vivant avait été réduit à un schéma. Pourtant, derrière cette silhouette animale, c’est une autre réalité qui affleure, celle d’une molécule, celle de la dopamine, architecture invisible de nos élans. Le centre, fermé par un grillage dense, agit comme un noyau captif, un piège qui ne s’ouvre jamais vraiment. Rien ne s’échappe, tout circule en boucle. Les sphères aux extrémités semblent suspendues, comme des points de tension, des déclencheurs prêts à activer le système. L’ensemble ne raconte pas une attaque, mais une répétition, une boucle interne, une auto-stimulation sans fin. Le scorpion n’attaque pas, il se replie, il s’enferme. Le piège est déjà là, au cœur même de la structure. Ce qui semblait être un corps devient une prison. Ce qui semblait être un instinct devient un programme.

  • Digital NAtive

    DNA sequence x gaming console

    Cette hélice n’appartient plus au vivant. Elle imite la structure de l’ADN, mais son code est contaminé. À la place des bases fondamentales, ce sont les touches d’une manette de jeu qui s’insèrent dans la chaîne: triangle, croix, rond, carré. Un alphabet étranger, importé au cœur même de ce qui devrait rester organique. Le dessin montre comment la logique du jeu vidéo ne se contente plus de capter l’attention: elle infiltre la structure intime des comportements. Le réflexe remplace la décision. Les gestes codifiés (appuyer, valider, tirer, recommencer) deviennent des mutations silencieuses qui réécrivent peu à peu le rapport au monde. Une séquence génétique parasitée par des commandes. Les rondes grises qui composent l’hélice évoquent une neutralité anesthésiante, un tissu sans relief, entièrement standardisé. C’est la matière première d’un “digital native”: une subjectivité façonnée dès l’enfance par des environnements interactifs qui redéfinissent la récompense, l’effort, la frustration, le risque, la répétition. Le triangle ne signifie plus un choix, mais une réaction. Le carré ne symbolise plus une forme, mais une impulsion apprise. La distorsion visuelle de la double hélice traduit cette dérive: un ADN qui conserve l’apparence du vivant mais dont la logique interne a été détournée. Il mute. Le naturel persiste en surface; le conditionnement opère en profondeur. L’enfant qui joue ne manipule pas seulement une console: c’est la console qui façonne ses circuits de réponse, son rapport à l’attente, au plaisir, au manque. L’œuvre met à nu ce glissement: quand la mécanique du jeu ne reste plus un divertissement mais devient une matrice comportementale. Une génétique symbolique, modifiée non par l’évolution, mais par la répétition automatisée des mêmes gestes. Une descendance qui naît connectée, et dont l’ADN porte déjà la trace de la dépendance.

  • Addicted

    La forme évoque une gélule. Un comprimé gris, neutre, parfaitement calibré. Mais au lieu d’une poudre active, l’intérieur est rempli d’icônes: des « like » et des « love », répétés des centaines de fois, identiques, sans variation. Une pharmacologie du social.

    L’œuvre révèle une métamorphose silencieuse: les gestes numériques — liker, aimer, réagir — ont glissé du registre symbolique au registre addictif. Ils n’agissent plus comme des signes, mais comme des micro-doses. Chaque pouce levé stimule, chaque cœur récompense, chaque interaction déclenche un effet mesurable sur l’attention et la dopamine. Le réseau social devient une prescription involontaire.

    La capsule est divisée en deux moitiés parfaitement symétriques, comme un médicament à libération immédiate et prolongée. D’un côté, la gratification simple: le like, mécanique, rapide, sans engagement. De l’autre, l’apparence de l’attachement: le cœur, plus valorisant, plus intrusif, plus coûteux pour celui qui le reçoit. Deux molécules de la même addiction, deux intensités d’une dépendance émotionnelle fabriquée.

    La répétition des icônes traduit le véritable moteur de ces plateformes: la standardisation du désir. Rien n’est spontané, rien n’est personnel. Les émotions sont réduites à des symboles reproductibles, ingérés en continu. Au fil du temps, ce comprimé visuel remplace la relation réelle par un protocole automatique: aimer devient un geste réflexe, une décharge programmée, un mouvement appris.

    Dans Addicted — Pill × Like × Love, la gélule n’est plus un objet médical: c’est un miroir. Elle expose comment les systèmes de récompense intégrés aux plateformes ont colonisé notre intimité, jusqu’à en redéfinir les contours. Une pharmacologie du lien, distribuée à volonté, sans ordonnance, mais avec des effets secondaires majeurs: dépendance, anxiété, comparaison, besoin continu de validation.

    Le médicament, ici, n’est pas avalé. Il est cliqué. Et il agit tout autant.