Auteur/autrice : me

  • Beat Coins

    Bitcoin search trend x heart rythm

    drawing 20 x 30 cm

    À première vue, beat coins semble une image minimale : deux courbes fines, sinueuses, se croisent sur un fond blanc. Mais cette apparente simplicité dissimule une superposition profondément signifiante. La première ligne est biomédicale : un électrocardiogramme, tracé de la vie, rythme du cœur. La seconde, extraite de Google Trends, trace la courbe d’intérêt pour le mot-clé “Bitcoin” sur l’année 2020.

    L’œuvre met en tension deux régimes de pulsation :

    • le battement biologique, irrégulier mais vital, ancré dans la matière vivante
    • la pulsation spéculative, frénétique, cyclique, abstraction algorithmique indexée sur le désir collectif

    Ce croisement n’est pas neutre : il évoque la manière dont les logiques financières et numériques colonisent jusqu’à nos rythmes internes. En confrontant corps organique et corps spéculatif, l’artiste suggère une économie émotionnelle dans laquelle le stress, la tension, l’espoir ou l’effondrement suivent les fluctuations d’une monnaie dématérialisée.

    Le titre lui-même, beat coins, opère un jeu de mots cruel : le battement vital (beat) est ici contaminé par l’économie crypto, transformé en métrique de marché. La vie devient courbe. Et le vivant s’aligne — malgré lui — sur les valeurs projetées d’un code.

  • Addicted

    La forme évoque une gélule. Un comprimé gris, neutre, parfaitement calibré. Mais au lieu d’une poudre active, l’intérieur est rempli d’icônes: des « like » et des « love », répétés des centaines de fois, identiques, sans variation. Une pharmacologie du social.

    L’œuvre révèle une métamorphose silencieuse: les gestes numériques — liker, aimer, réagir — ont glissé du registre symbolique au registre addictif. Ils n’agissent plus comme des signes, mais comme des micro-doses. Chaque pouce levé stimule, chaque cœur récompense, chaque interaction déclenche un effet mesurable sur l’attention et la dopamine. Le réseau social devient une prescription involontaire.

    La capsule est divisée en deux moitiés parfaitement symétriques, comme un médicament à libération immédiate et prolongée. D’un côté, la gratification simple: le like, mécanique, rapide, sans engagement. De l’autre, l’apparence de l’attachement: le cœur, plus valorisant, plus intrusif, plus coûteux pour celui qui le reçoit. Deux molécules de la même addiction, deux intensités d’une dépendance émotionnelle fabriquée.

    La répétition des icônes traduit le véritable moteur de ces plateformes: la standardisation du désir. Rien n’est spontané, rien n’est personnel. Les émotions sont réduites à des symboles reproductibles, ingérés en continu. Au fil du temps, ce comprimé visuel remplace la relation réelle par un protocole automatique: aimer devient un geste réflexe, une décharge programmée, un mouvement appris.

    Dans Addicted — Pill × Like × Love, la gélule n’est plus un objet médical: c’est un miroir. Elle expose comment les systèmes de récompense intégrés aux plateformes ont colonisé notre intimité, jusqu’à en redéfinir les contours. Une pharmacologie du lien, distribuée à volonté, sans ordonnance, mais avec des effets secondaires majeurs: dépendance, anxiété, comparaison, besoin continu de validation.

    Le médicament, ici, n’est pas avalé. Il est cliqué. Et il agit tout autant.

  • 196th nation

    Un drapeau. Mais sans territoire, sans frontières, sans sol. C’est l’étendard d’une nation invisible: l’empire numérique. La 196ᵉ du globe, née sans terre, régnant sur toutes. Les couleurs disent plus que leur surface: le vert, promesse de croissance infinie, d’espoir; le violet, couleur des interfaces, mélange du chaud et du froid, du réel et du virtuel; le rouge, urgence permanente, pulsation des notifications, alerte sans fin; le noir, enfin, trou béant de l’écran éteint, gouffre où se dissout toute lumière. Ce drapeau n’unit pas des gens, il agrège des utilisateurs. Il ne flotte pas au vent, il clignote dans nos poches. Il n’a pas d’hymne, mais une infinité de sons de cloches, de bips, de vibrations. 196th Nation nous rappelle qu’un empire peut exister sans armée, qu’une patrie peut s’imposer sans père ni frontières. Nous y vivons déjà. Nous en sommes les citoyens malgré nous.