Catégorie : Serie : Brain Rot

La série Brain Rot explore la lente décomposition cognitive produite par l’écosystème numérique contemporain. Ici, le cerveau n’est plus seulement un organe biologique, mais un territoire disputé par des architectures économiques, des interfaces et des algorithmes conçus pour capter l’attention. Les images suivent une trajectoire progressive, depuis l’extraction du temps humain jusqu’à la transformation du corps lui-même. Notifications, scroll infini, récompenses dopaminergiques et automatisation des choix transforment la pensée en flux mesurable et exploitable. Le cerveau devient un terrain d’exploitation, fragmenté en micro-impulsions et en comportements prédictibles. Peu à peu, l’attention se dilue, la mémoire se fragilise, la concentration s’effrite. Les figures humaines apparaissent alors diminuées, courbées, parfois vidées de leur cerveau, comme si la pensée s’était déplacée hors du corps vers les infrastructures numériques. Brain Rot ne décrit pas une catastrophe brutale mais une érosion lente, presque imperceptible. Dans ce processus, la technologie n’agit pas seule. Elle amplifie des désirs humains déjà présents, transformés en mécanismes industriels. La série observe ainsi un basculement discret : celui d’une intelligence vivante vers un système d’automatisation cognitive auquel l’humain finit par consentir.

  • The mechanical minute

    Mouse x Keyboard x Chair x Eye x Repetitive work x Tracked

    Mechanical Minute observe le travail de bureau comme une mécanique du corps prise dans le temps. Pendant une minute, l’écran splitté en quatre isole les yeux, la souris, le clavier et les roulettes de la chaise, comme si le corps avait été découpé en postes d’exécution. Chaque geste devient une mesure, un indice, un symptôme. Le titre fait écho aux Mechanical Turks, ces travailleurs invisibles de l’économie numérique que l’on croit remplacés par la machine alors qu’ils continuent, dans l’ombre, à exécuter des micro-tâches fragmentées, répétitives, sous-traitées à des corps que l’interface rend presque abstraits. Ici, l’artiste devient à son tour ce travailleur mécanique : ni totalement libre, ni totalement automate, pris dans une minute où tout s’enregistre, se répète, se valide, se corrige. La bande son ne vient pas illustrer la vidéo, elle l’enferme dans une cacophonie organisée. Les sons se superposent comme dans un open space : clavier, clics, double-clics, molette, frottements de souris, grincements du parquet, roulement des roulettes, notifications. Rien n’est spectaculaire, mais rien ne laisse de repos. Le clavier frappe en continu, avec des appuis plus secs lorsque la touche Entrée valide ou lorsque Retour arrière efface l’erreur. La souris glisse sur le bois, clique, double-clique, fait tourner sa molette ; elle parcourt virtuellement des centaines de mètres par heure et produit plus de cent clics, comme si la main n’était plus qu’un organe d’exécution. Les roulettes de la chaise frottent le parquet, roulent, grincent, dessinent environ cinq mètres par heure dans un périmètre étroit : un déplacement qui semble libre, mais qui reste prisonnier du bureau. L’œil, lui, est happé par les notifications. Il ne lit plus seulement, il répond à des appels. Il saute, scanne, revient, saccade, se dessèche ; il ne suit plus la continuité lente d’un livre, mais la discontinuité nerveuse d’une interface. La vidéo évoque environ 80 sollicitations professionnelles par heure, non comme une statistique universelle, mais comme le pouls artificiel d’un environnement saturé : mails, messages, alertes, rappels, validations. La notification devient une pulsation extérieure, un battement qui ne vient plus du corps mais du système. La saleté du clavier, l’usure de la souris, les traces des roulettes et les marques du parquet deviennent les archives matérielles d’un temps passé devant l’écran. Tout est minuscule, quotidien, presque banal, mais l’accumulation produit une violence sourde : celle des automatismes, des micro-contractions, des troubles musculo-squelettiques, de l’œil sec, de la main crispée, du corps assis trop longtemps. Mechanical Minute ne montre pas une action, mais une condition : un corps converti en données, un espace réduit en tableau de bord, une journée condensée dans une pulsation qui dérange. Le bureau devient une cage sonore, l’écran un aimant, la notification un métronome, et l’usure des objets la preuve discrète de l’usure humaine.

  • Tâches du bureau

    Office materials x Repetitive works x Ink drops

    Cette image rassemble soixante-dix-sept taches obtenues, le plus souvent, à partir d’une seule goutte d’encre de Chine, transférée par contact avec des objets ordinaires du monde du bureau, feutrines, bouchons, gommes, post-it, tissus, recharges, plastiques, accessoires usés. Le protocole paraît simple, presque anodin, mais il met en scène une discipline du geste, une répétition contrainte, une production de formes soumise à des règles implicites, comme si chaque empreinte devait apprendre à rentrer dans la case. L’inventaire devient alors une petite bureaucratie visuelle où chaque trace cherche sa place, son type, sa variante, son écart toléré. Certaines marques se répètent presque à l’identique, puis s’affaiblissent après plusieurs passages, comme si la matrice se vidait peu à peu de sa force, de son encre, de son énergie. Ailleurs, le motif déraille, bave, se dédouble ou se bloque, tel un photocopieur qui se grippe au cœur d’un process trop rodé. Cette mécanique de l’impression dit l’alignement, la normalisation des comportements, l’obsession du classement, mais aussi l’usure progressive des corps et des outils. La feutrine de chaise, en particulier, introduit une charge silencieuse décisive, elle porte en elle l’assise prolongée, la fatigue sans bruit, l’immobilité productive, les troubles diffus d’un quotidien passé à exécuter. Chaque tache est ainsi à la fois un relevé matériel et un symptôme, la transcription minimale d’un monde où l’on répète, contrôle, tamponne, valide, tout en s’effaçant soi-même dans la cadence. Sous son apparente neutralité, cette série laisse affleurer une violence douce, celle des automatismes, des procédures ultra normées, de la conformité intériorisée, de la disparition lente de la singularité au profit d’une efficacité sans visage.

  • The chair

    felt chair leg pad x 218 days x AI process x printer

    Cette image organise 218 impressions sur une grille régulière, soit l’équivalent du nombre moyen de jours travaillés par an en France, chaque empreinte devenant une unité de temps, de présence et d’usure. Le protocole repose sur une décision binaire, rond ou carré, décidé par une IA, puis sur une exécution manuelle à l’aide de feutrines de pieds de chaise imbibées d’encre de Chine. L’objet qui soutient habituellement le corps au bureau devient ici l’outil même de l’impression : la chaise, symbole discret du travail assis, répétitif, sédentaire, produit la trace de ce qu’elle contribue à épuiser. La lecture se fait de gauche à droite et de haut en bas, comme dans un tableur, une chaîne de traitement, un planning ou un process d’entreprise parfaitement rodé. L’artiste exécute, mais dans un cadre contraint, sous la logique d’un système qui décide, ordonne, répartit et répète. Les formes sont simples, presque pauvres : un rond, un carré, deux signes élémentaires qui réduisent le geste à une alternance minimale, comme si la complexité du travail humain était ramenée à une suite d’instructions. Au fil de l’image, l’encre se raréfie, les noirs se fragmentent, les empreintes deviennent incomplètes, trouées, asséchées. Cette disparition progressive montre l’épuisement du tampon, mais aussi celui du salarié : le jus diminue, la densité baisse, la présence se vide. Trois recharges relancent artificiellement le processus, comme on recharge une imprimante, une équipe, un service, une organisation, sans jamais résoudre l’usure de fond. Le rond peut évoquer un cycle, une lune, un retour permanent du même ; le carré renvoie à la case, au bureau, à la grille, à l’organisation productive. Ensemble, ils forment une partition d’abrutissement, une mécanique froide où l’humain continue de produire des signes alors que sa matière intérieure s’épuise. Les accidents d’encre, les bavures et les manques sont les seuls endroits où le corps résiste encore à l’automatisme. L’image met en tension le travail manuel et la logique algorithmique : une intelligence décide, l’artiste exécute, la grille absorbe, le protocole avance. Elle parle aussi des troubles musculo-squelettiques, de ces corps immobilisés toute la journée devant un écran, sollicités par des tâches abstraites, fragmentées, répétitives, parfois déjà prêtes à être remplacées par l’intelligence artificielle. L’effacement des formes annonce alors une autre disparition : celle de certains emplois, de certaines fonctions, de certains gestes professionnels qui se vident avant même de disparaître. Comme une imprimante dont le toner s’épuise, l’image continue de fonctionner tout en montrant sa propre panne. Elle devient le relevé d’un burn-out diffus, non pas spectaculaire, mais distribué dans la répétition quotidienne. Chez Clear Shadows, cette grille n’est pas seulement une composition abstraite : c’est une cartographie du travail contemporain, de son automatisation, de son assèchement et de la fatigue invisible qu’il inscrit lentement dans les corps. L’imprimante s’éteint.

  • Suie

    My time per day on phone x invisible usages x smoked

    Cette pièce se présente d’abord comme une feuille presque vide, un papier blanc progressivement envahi par la suie, comme si le temps lui-même avait brûlé en silence. De loin, on ne lit rien ou presque : seulement une surface fragile, salie, enfumée, attirante par sa matière grise, par cette trace de combustion qui semble avoir consommé quelque chose d’invisible. Le texte manuscrit est volontairement réduit à une taille presque illisible, relégué au seuil de la disparition. Il faut s’approcher, prendre la loupe, accepter le geste de l’enquête, pour découvrir ce qui est inscrit : le relevé précis du temps passé par l’artiste sur son smartphone au cours d’un dimanche. Plus de cinq heures de fragments numériques, dispersés entre réseaux sociaux, messageries, plateformes, navigation, banque, achats, cartes, applications, micro-tâches et automatismes ordinaires. La journée n’est pas racontée par ses événements, mais par ses fuites. Le dimanche, supposé temps de repos, de lenteur, de famille, de lecture ou de rêverie, apparaît ici comme un territoire capturé. Chaque ligne minuscule devient l’indice d’une ponction : quelques minutes ici, une heure là, un geste machinal, une consultation rapide, un retour sans nécessité vers l’écran. L’accumulation produit une forme de perte sèche, une journée trouée par la captation de l’attention. La suie dit ce que les chiffres ne montrent pas : un temps parti en fumée, consommé sans chaleur, sans mémoire, sans véritable expérience. La loupe, attachée au cadre comme un instrument antivol, transforme le regardeur en analyste de ses propres usages. Elle oblige à regarder de près ce que l’on préfère généralement ne pas voir. Le détail agrandi ne révèle pas un secret spectaculaire, mais une banalité inquiétante : l’érosion continue du temps disponible. Temps de lecture, temps d’évasion, temps d’imagination, temps social, temps de famille, temps avec les enfants, temps avec les amis : tout ce qui aurait pu exister ailleurs semble avoir été déplacé vers les infrastructures de l’attention. La feuille noircie conserve la trace d’un dimanche ordinaire devenu document de dépossession. Le smartphone n’apparaît pas, pourtant il organise toute la scène. Il est présent dans les chiffres, dans les noms des plateformes, dans les gestes répétés, dans cette poussière noire qui recouvre peu à peu la page. La pièce ne moralise pas l’usage, elle en matérialise le coût invisible : une combustion lente de la disponibilité intérieure.

  • Kanban

    AI Process x Kanban stickers x Human work disappearance

    Cette pièce est construite à partir de chutes de cartels et de papiers destinés à la poubelle, récupérés avant leur disparition matérielle. Les fragments ont été découpés, triés, classés selon sept formats différents, comme une petite réserve de données physiques. Chaque morceau devient une unité minimale, presque une case, presque une tâche. L’artiste a ensuite demandé à une intelligence artificielle de produire un algorithme capable de choisir deux paramètres simples : la taille du fragment et son orientation, verticale ou horizontale. Pendant les trois premiers quarts de la composition, le collage suit donc les instructions précises de la machine. Le geste humain est réduit à l’exécution : prendre, encoller, positionner, appuyer, recommencer. La décision disparaît presque entièrement au profit d’un protocole extérieur, froid, arbitraire, mais présenté comme rationnel. Lorsque certaines tailles venaient à manquer, l’algorithme était recalibré, comme dans une chaîne de production qui s’adapte à la pénurie sans jamais remettre en cause le principe du système. Au début, des trous apparaissent dans la composition. Ils ne sont pas corrigés, car lorsque la machine décide, l’exécutant n’a plus le droit de combler ce qui dérange l’œil. L’image accepte donc ses manques, ses absurdités, ses zones incomplètes, comme les conséquences visibles d’une obéissance au process. Par moments, l’attente de la réponse algorithmique devient trop longue. L’artiste désobéit alors, prend une décision lui-même, colle un fragment sans autorisation, rompt discrètement la chaîne de commande. Cette désobéissance n’est pas spectaculaire : elle est minuscule, presque invisible, mais elle réintroduit une présence humaine dans un dispositif qui cherchait à l’effacer. Le travail devient volontairement pénible. Les grands morceaux vont vite, les petits ralentissent tout, collent aux doigts, imposent une attention répétitive, presque absurde. Chaque petit fragment concentre la fatigue des tâches minuscules que le numérique délègue encore aux humains. La pièce évoque ainsi l’abrutissement de nombreux métiers contemporains, notamment dans le digital : remplir des cases, suivre des procédures, valider des étapes, obéir à des interfaces. L’humain n’y pense plus vraiment ; il applique. Il devient le bras manuel d’une machine qui calcule, hiérarchise, distribue et ordonne. Mais l’image raconte aussi ce qui échappe au contrôle. En entreprise, certains utilisent déjà l’intelligence artificielle malgré les interdictions, contournent les règles, automatisent leur propre travail, délèguent en secret ce qu’on leur demande encore de faire. La désobéissance devient alors ambiguë : paresse, survie, résistance, optimisation ou anticipation du remplacement à venir. Cette pièce est dédiée à tous ceux dont le travail consiste encore à exécuter des tâches répétitives, à nourrir des systèmes, à manipuler des données ou des objets selon des consignes venues d’ailleurs. Elle parle de ces emplois dont la pérennité est désormais menacée par l’intelligence artificielle, puis par la robotisation qui finira par prendre aussi les gestes matériels. À la fin, épuisé par le protocole, l’artiste abandonne la machine et termine seul le dernier quart de la composition. Il remplit davantage les vides, corrige instinctivement les déséquilibres, cherche peut-être une forme plus agréable, moins mécanique. Pourtant, il devient difficile de distinguer ce qui a été dicté par l’algorithme et ce qui relève de la main humaine. Cette confusion est le cœur de la pièce : à partir de quel moment l’obéissance ressemble-t-elle à une décision, et à partir de quel moment la décision humaine n’est-elle plus qu’un automatisme intériorisé ?
    Le collage matérialise un point de bascule dans la société du travail, là où la machine ne remplace pas seulement les métiers, mais commence à dicter les gestes, les rythmes, les choix et les renoncements.

  • Non Cogito Ego Sum

    Le choix du néon s’impose comme une évidence après l’hésitation initiale avec la pierre. Là où la pierre tombale aurait figé la phrase dans une temporalité longue, presque archéologique, le néon l’inscrit dans l’immédiateté, dans le flux, dans le langage visuel contemporain. Il appartient à la ville, à la publicité, aux vitrines, aux signaux qui captent l’attention sans effort. Il ne demande pas à être lu, il s’impose.

    L’inscription reprend les codes de la capitale romaine antique, rigueur des empattements, proportions maîtrisées, usage du V à la place du U. Mais cette référence à une pensée fondatrice est immédiatement détournée. Non cogito ego svm ne cherche pas la justesse grammaticale. Elle opère comme un glissement, une dégradation volontaire, presque imperceptible, qui mime l’érosion progressive des structures cognitives.

    Le néon rose agit ici comme un révélateur. Couleur du désir, de la gratification immédiate, des interfaces séduisantes, il transforme une formule philosophique en slogan lumineux. La pensée devient signal. Le langage devient surface.

    Ce déplacement révèle une mutation récente. Penser n’est plus central. Ce qui domine est l’entretien de soi, de son image, de son ego, de ses désirs primaires. L’individu se regarde, se met en scène, se mesure. Le collectif s’efface derrière une multitude de subjectivités exposées.

    La phrase fonctionne alors comme une mise en abîme. Elle dit ce qu’elle produit. Elle existe précisément parce que les outils numériques permettent cette exposition permanente, cette répétition, cette diffusion globale. Le néon ne se contente pas d’éclairer le mur, il rejoue le fonctionnement même des plateformes, capter, séduire, retenir.

    Ce qui était autrefois une affirmation de l’existence par la pensée devient ici l’aveu inverse. Une présence sans réflexion. Une existence maintenue par le flux.

  • Memory

    24 Magnets x Memory x Non Digital to do list x Fridge

    Une surface blanche, banale, domestique. Un réfrigérateur, centre logistique du quotidien, devient ici un tableau saturé d’injonctions. Vingt-quatre magnets carrés, disposés comme un jeu de memory laissé en suspens, alignent des fragments de vie ordinaire. Chaque pièce porte une tâche simple, presque anodine. Aller chercher le drive. Payer facture cantine. Remplir feuille impôts. Rien d’exceptionnel, rien de spectaculaire. Pourtant, leur accumulation compose une cartographie mentale dense, fragmentée, envahissante.

    Le jeu de Memory avec 24 magnets, est faussé dès le départ. Les cartes ne sont pas retournées. Il n’y a rien à découvrir, rien à associer, rien à retenir. La mémoire est devenue inutile. L’exercice cognitif est remplacé par une exécution continue. Lire, faire, passer à la suivante. Une boucle sans apprentissage, sans appropriation. L’intelligence n’est plus sollicitée, seule la conformité l’est.

    Aucun écran n’apparaît, et pourtant tout y renvoie. Chaque action est le symptôme d’un système invisible, entièrement médié par le mobile. L’objet a disparu, mais sa logique structure l’ensemble. Notifications implicites, rappels silencieux, pression diffuse. Le réel est fragmenté en micro-tâches, chacune optimisée, externalisée, déléguée à une interface absente mais omniprésente.

    Le réfrigérateur, autrefois lieu de stockage et de subsistance, devient interface passive. Il ne conserve plus la nourriture, mais les instructions. Il ne nourrit plus le corps, mais alimente la charge mentale. Les magnets, objets ludiques et décoratifs, deviennent les vecteurs d’une discipline douce, intégrée, presque invisible.

    Le temps se dissout dans ces actions discontinues. Quelques secondes par tâche, répétées, empilées, jusqu’à saturer l’espace mental. Une économie de l’attention fragmentée, où chaque geste est minime mais l’ensemble écrasant. L’autonomie s’efface au profit d’une gestion permanente de soi, pilotée par des impératifs extérieurs.

    Ce memory sans mémoire ne cherche pas à entraîner l’esprit, mais à révéler son épuisement. Il n’y a plus de jeu, plus de distance. Seulement une liste, infinie, qui s’auto-alimente.

  • T’inquiète!

    Micro-influencers x sorrow x plugs x pink & blue lights

    Sur un angle de mur, deux systèmes lumineux coexistent sans jamais se rencontrer. À gauche, le rose sature l’espace. Il met en scène une vie idéale, découpée en fragments simples, lisibles, immédiatement désirables. Corps performants, vacances, discipline alimentaire, soleil permanent. Tout est propre, réduit à des pictogrammes séduisants, calibrés pour être vus, likés, répétés. Le monde des influenceurs devient une grammaire visuelle minimale, sans friction, sans épaisseur, où chaque scène est une promesse.

    À droite, le bleu absorbe. Un corps replié, sans visage, sans projection possible. Il ne produit plus d’image, il subit. La lumière n’éclaire pas, elle isole. Elle rappelle celle des écrans, froide, nocturne, persistante. Ici, plus de narration, plus de performance. Seulement des états diffus, tristesse, anxiété, jalousie, haine, qui ne trouvent plus de forme partageable. Le corps se tourne, se retire, se place dans l’angle comme une variable sortie du système.

    Les deux champs sont proches, presque contigus, mais ne communiquent pas. Ils sont pourtant branchés sur une même source. Une seule prise alimente simultanément l’idéal et l’effondrement. Ce détail discret reconfigure toute la lecture. Ce qui produit la projection rose produit aussi la chute bleue. Même infrastructure, mêmes logiques, mêmes boucles.

    Le face-à-face est impossible. Les néons ne se voient pas. Ils opèrent dans des régimes distincts, mais synchrones. D’un côté, la mise en scène permanente d’une vie optimisée. De l’autre, les effets secondaires invisibles de cette exposition continue. La comparaison devient structurelle, automatique, intégrée.

    Le titre agit comme une injonction douce. T’inquiète. Il masque, il rassure, il neutralise. Il dit exactement l’inverse de ce qui se joue. Derrière la légèreté apparente, une mécanique psychique se met en place, documentée, répétée, mesurée. Une désestime lente, une fatigue émotionnelle, particulièrement chez les plus jeunes, pris dans ces flux d’images irréconciliables.

  • 8957

     

    Voir aussi la version moins explicite de ce concept

    Yellow bins x my total consumption x hallucination

    Cette image s’organise comme une accumulation méthodique qui prétend mesurer, classer, stabiliser quelque chose qui, par nature, échappe à toute stabilisation. Une grille de poubelles jaunes, répétées, alignées, chacune associée à un poids supposé. L’ensemble évoque une tentative d’inventaire, presque scientifique, mais dont la rigueur se fissure à mesure que l’on regarde.

    Le point de départ est concret, presque banal. Des poubelles photographiées dans une rue commerçante, saisies dans leur banalité fonctionnelle. Puis vient le glissement. L’image ne se contente pas de documenter, elle extrapole. L’artiste délègue à une intelligence artificielle la capacité de prolonger le réel, de produire d’autres poubelles, d’en dériver les formes, d’en estimer le contenu. Le protocole est simple en apparence. Il devient rapidement incontrôlable.

    Les formes commencent à dériver. Certaines restent crédibles, ancrées dans un imaginaire français identifiable. D’autres basculent. Les proportions changent, les volumes deviennent incohérents, les détails disparaissent. L’outil, entraîné sur des bases hétérogènes et insuffisantes, mélange des typologies de poubelles issues d’autres contextes géographiques. L’artiste tente de corriger, de recadrer, d’imposer une cohérence. La machine résiste. Elle simplifie, standardise, réduit la diversité. Elle impose sa propre définition de ce qu’est une poubelle.

    Ce conflit devient le cœur de l’image. Non pas une représentation des déchets, mais une représentation de l’impossibilité à représenter fidèlement le réel à travers un système génératif. Chaque série visible correspond à un ajustement, à un changement de prompt, à une tentative de reprise en main. L’image garde les traces de ces échecs successifs. Elle ne les corrige pas. Elle les expose.

    Les chiffres, eux aussi, participent à cette illusion de maîtrise. Chaque poubelle est associée à un poids. Une donnée chiffrée qui semble objective. Pourtant, elle est produite par une IA mal entraînée, incapable de calibrer correctement ses estimations. Le calcul global existe en creux. Il est théoriquement accessible, tout est visible. Et pourtant, ni la machine ni l’artiste ne le vérifient réellement. Le chiffre final est accepté, ajusté, presque bricolé, pour éviter de relancer une génération. La précision devient secondaire. Ce qui compte, c’est le processus.

    L’image glisse alors vers une forme de collection. Une accumulation presque trophée. Non pas des objets, mais des tentatives. Des erreurs répétées, industrialisées, produites à la chaîne. Une production d’emballages qui, par définition, est vouée à être jetée. L’œuvre elle-même s’inscrit dans cette logique. Une partie de ce qui est généré est déjà condamné à disparaître.

    Ce travail met en tension plusieurs niveaux. Le réel photographié, la simulation générée, la donnée calculée, et l’impossibilité de faire coïncider ces couches. Il ne s’agit pas de montrer des poubelles. Il s’agit de montrer un système qui prétend organiser le monde, mais qui produit du bruit, de l’approximation, de l’incohérence.

    Et pour l’histoire, 8957 est l’estimation sur la durée de vie de l’artiste, en prenant en compte les cycles de sa vie et les changements de mode, le nombre de kilos de poubelles jaunes qu’il aura fait produire, et partiellement recyclé….et c’est aussi le total théorique des kilos de chaque poubelle de l’image calculé par l’IA (une a approximé en donnant une fourchette, une autre IA a menti)

  • Peanuts

    Une partie filmée:

    La grille de points

    Gaming x Manipulation x Circuit x Rewards x Social networks x Lemmings x Maze x Shepard music x Vibe coding

    Un espace blanc, sans bord, sans profondeur, où quelques lignes noires imparfaites dessinent un enchevêtrement de plateformes suspendues, comme un labyrinthe ouvert qui ne laisse pourtant presque aucune sortie. Rien n’est fermé, tout est accessible, et pourtant tout ramène ailleurs, toujours dans le même circuit, dans la même dérive contrôlée. Des silhouettes noires apparaissent, régulières, presque mécaniques, glissent d’une plateforme à l’autre, hésitent brièvement, se trompent, se corrigent, se percutent, se dispersent, puis se réalignent, comme si chaque trajectoire contenait déjà sa propre rectification. Le mouvement ne s’interrompt jamais, il se recompose en permanence, absorbant chaque incident comme une simple variation interne.

    La chute n’est pas un échec, elle est une production. Disparaître ne rompt rien, bien au contraire. Le système intègre la perte comme un carburant discret, une micro-optimisation silencieuse, une augmentation du score du jeu. Les corps s’accumulent parfois, s’engorgent sur une plateforme, attendent une élévation qui tarde, puis cèdent, débordent, tombent, et le flux reprend, intact, légèrement modifié mais jamais altéré. Une plateforme monte, sans câble, portée par une vis sans fin visible, pure mécanique sans finalité, image minimale d’un progrès circulaire.

    Au milieu de cette circulation, une figure rose subsiste, à peine distincte, presque noyée dans la masse, mais dont la disparition suffit à interrompre l’ensemble et marquer la fin du jeu. Le joueur agit, injecte des états, déclenche des anomalies locales, attire les corps, les ralentit, les alourdit, les excite, les suspend. Il peut provoquer des pleurs, de la colère, de l’immobilité, faire apparaître des charges, des objets, des ralentissements, créer des points d’attraction ou de friction. Mais chaque action, loin de rompre le cycle, l’épaissit, le densifie, le rend plus stable encore. Le pouvoir proposé est un pouvoir de modulation.

    Le score s’accumule sans plafond, s’étire vers l’infini comme une promesse qui ne s’achève pas. Il récompense la chute, la perturbation, l’émotion injectée, la désorganisation contrôlée. Plus le système est sollicité, plus il répond, plus il produit de points, plus il incite à continuer. Il n’y a plus de temps à battre, plus de fin à atteindre, seulement une progression abstraite, un chiffre qui monte, indépendamment de toute réussite réelle. Perdre est possible, mais assez rare sauf à le provoquer, presque accidentel, comme si le système préférait conserver le joueur à l’intérieur plutôt que de le sanctionner.

    Le rythme s’installe, répétitif, hypnotique, proche des architectures anciennes du jeu vidéo, mais vidé de leur logique de défi. Ici, on ne gagne pas, on prolonge. Une montée sonore continue comme une boucle de Shepard accompagne cette sensation, tension permanente qui ne se résout jamais, une ascension perceptive sans sommet, qui maintient le corps et l’attention dans un état intermédiaire, ni satisfaction, ni frustration totale.

    Vibecodé, produit rapidement, presque sans recul, le jeu conserve les traces de cette fabrication accélérée, lignes imparfaites, proportions instables, répétitions visibles. Cette économie de moyens n’est pas un manque, elle devient un langage, celui d’un secteur saturé, qui produit des boucles plus vite qu’il ne produit du sens. Le labyrinthe n’est pas un décor, c’est une structure mentale, une machine à capter, à retenir, à faire circuler. Chaque action du joueur confirme son appartenance au système, chaque tentative de contrôle renforce l’architecture qui l’englobe. On ne cherche plus à sortir, on apprend à rester, à optimiser sa présence, à accompagner le flux, dans un espace où tout semble ouvert, mais où rien ne s’échappe.

  • Keyboards

    Keyboard x Coder x Excel x Workers

    Dans une observation banale, presque domestique, nettoyer un clavier, apparaissent des zones d’usure différenciées, brillances localisées, matières lissées par le contact répété des doigts. Certaines touches résistent, d’autres se creusent, comme une topographie silencieuse des habitudes. Ce relevé matériel devient une lecture comportementale. Chaque surface raconte une fréquence, chaque patine une obsession.

    La série transpose cette trace physique en composition visuelle. Les touches ne sont plus organisées selon une logique standard, mais selon leur intensité d’usage. Elles sont isolées, réagencées, extraites de leur fonction première pour devenir signes. L’interface disparaît, ne reste qu’un résidu de gestes, une mémoire mécanique. Le clavier n’est plus un outil, mais une empreinte.

    Trois configurations émergent. Trois régimes d’attention. Trois corps face à la machine. L’utilisateur dit « normal » répète les mêmes séquences linguistiques, espace, voyelles, retour. Le programmeur active des structures, symboles, boucles, contrôles. Le travailleur sur tableur manipule chiffres, opérateurs, flux, corrections. Trois systèmes, trois rythmes, trois enfermements.

    La touche retour arrière, mise en tension chromatique, agit comme un point de rupture. Elle incarne l’erreur, la correction permanente, l’ajustement infini. Revenir, effacer, recommencer. Geste réflexe, presque inconscient, mais omniprésent. Une micro-violence répétée.

    Ces images ne montrent pas des claviers. Elles exposent des boucles. Des automatismes. Une réduction progressive du geste humain à une série finie d’actions répétées. Le corps disparaît, remplacé par une statistique d’usage.

    L’ensemble s’inscrit dans une logique plus large où l’outil ne prolonge plus l’homme, mais le contraint. Les différences de profils ne sont que des variations d’un même système. Derrière la diversité apparente, une homogénéisation des comportements. Une standardisation des gestes.

    Le visible est minimal. Le réel est ailleurs. Dans la répétition. Dans l’usure. Dans l’invisible accumulation des frappes.

    Une cartographie froide de la présence humaine face à la machine, réduite à quelques touches.

  • Move it

    Mouse x Led X Vintage X Eye

    Move it capte une ambiguïté troublante où la LED de la souris, agrandie jusqu’à l’abstraction, prend la forme d’un œil incandescent, humide, presque organique, comme si la machine observait silencieusement le geste qu’elle provoque. Cette présence oculaire n’est pas neutre, elle suggère une surveillance diffuse, intégrée à l’outil lui-même, un regard sans conscience mais permanent. La surface rouge, vibrante, évoque à la fois une pupille dilatée et une irritation, une fatigue visuelle, un corps mis sous tension. La souris, absente de l’image mais omniprésente dans son usage, devient le prolongement direct de la main, répétant des kilomètres de micro-déplacements chaque jour, dans une frénésie discrète. Ce mouvement continu, quasi invisible, remplace les efforts physiques d’autrefois, substituant au port de charges une agitation nerveuse et répétitive. La question se glisse alors dans l’image, presque comme une évidence, ces kilomètres parcourus par la souris ne seraient-ils pas devenus un indicateur implicite de productivité, une métrique silencieuse du travail contemporain. Plus la main bouge, plus l’activité semble exister, même si rien de tangible n’est déplacé. L’énergie dépensée n’est plus mesurée en poids mais en friction, en clics, en glissements. L’œil lumineux persiste, témoin froid de cette agitation, sans jamais cligner, sans jamais juger, mais toujours présent. Le corps, lui, reste immobile, assigné au poste, tandis que seule la main simule l’action. Cette dissociation produit une illusion d’effort, une activité sans déplacement réel. La texture granuleuse, presque cellulaire, renvoie à une transformation plus profonde, où le geste devient réflexe, automatisme, signal. Move it n’ordonne pas de bouger, mais de continuer, de maintenir le flux, de nourrir la machine. L’œil regarde, la main exécute, et le mouvement devient la preuve minimale d’existence dans un système qui ne valorise plus que ce qui s’active.

  • You’ve done a Great Job

    Desktop x Desk x Computeur x Mouse x Chair x Keyboard

    La vidéo explore le poste de travail comme un écosystème clos, où le corps et la matière s’altèrent silencieusement sous l’effet de la répétition, de la sédentarité et de l’immobilité productive. La vidéo plonge au microscope dans les matériaux du quotidien, clavier, souris, bois, textile, écran, papier, pour révéler une archéologie invisible faite de poussières, de peaux mortes, de graisses, de miettes et de fibres tassées. La patine de la souris et celle du bureau ne relèvent pas seulement de l’usage, mais de l’usure du temps, comme si les gestes répétés gravaient peu à peu leur fatigue dans la matière. Le cache de la webcam, la lentille, les pixels filmés de très près, les interfaces et les signes techniques composent un environnement de travail à la fois banal, intrusif et saturé. La souris, avec sa LED, n’observe pas, mais pulse comme un signal artificiel, une présence lumineuse minimale, presque organique, au cœur de cet espace apparemment inerte. Les mains apparaissent, avec leurs poils, leur peau, leur contact direct avec la surface, dans une proximité presque trop forte avec la machine. Les yeux se dessèchent, la sécheresse oculaire s’installe, les canaux deviennent injectés de sang, et le corps laisse affleurer les symptômes discrets d’un usage prolongé de l’ordinateur. Le pantalon frotte le fauteuil, les fibres du siège se compriment, se plient, se déforment, gardant la mémoire d’une présence assise trop longtemps reconduite. Le parquet, le bois, la souris, le siège, tout montre la répétition, l’érosion, la pression d’un quotidien de travail qui use autant les objets que celui qui les habite. La bande-son repose sur une boucle volontairement répétitive, lancement de visio, glissement de la souris, clics, clavier, bugs de l’ordinateur, siège qui roule, siège qui craque, jusqu’à produire une mécanique sonore du travail contemporain. Cette répétition ne décrit pas seulement une ambiance, elle donne à entendre une condition, celle d’un corps rivé à son poste, soumis à des micro-gestes incessants et à une inactivité générale qui favorise les troubles musculosquelettiques, la fatigue, les douleurs, et parfois des atteintes durables de la santé. Le film montre ainsi moins l’activité que son envers, une forme d’occupation fixe, sédentaire, intensément connectée, mais physiquement appauvrie. Le corps n’est presque jamais montré comme un tout, il apparaît par fragments, par contacts, par traces, par altérations. Le bureau devient alors une surface d’enregistrement, un lieu de dépôt, d’écrasement et de transfert entre la chair, la machine et les matériaux. Ce qui semblait neutre, fonctionnel, presque invisible, se révèle chargé de contraintes, d’épuisement et d’indices biologiques. À mesure que l’image avance, le poste de travail cesse d’être un simple outil, il devient le décor microscopique d’une usure contemporaine. Et le film s’achève sur le tracé de l’encre sur le papier, geste physique, fragile, ralenti, presque archaïque, qui réintroduit une résistance matérielle dans un univers dominé par le clic, le pixel et la répétition.

  • Homo Cubile

    Dopamine shots x Laziness Economy x Couch

    Dans Homo Cubile, un corps assis sur un canapé devient le centre silencieux d’un dispositif beaucoup plus vaste. Le geste est simple, presque banal, le pouce qui scrolle, l’œil qui attend, l’écran qui promet la prochaine stimulation. Les likes apparaissent, les notifications surgissent, les contenus se succèdent. Chaque interaction agit comme une micro-récompense chimique, une brève décharge de dopamine qui relance l’attention et incite à recommencer. Très vite s’installe un ascenseur émotionnel parfaitement réglé. L’excitation d’un contenu, la validation d’un like, puis la frustration, parfois la colère, souvent une forme de fatigue diffuse. L’utilisateur oscille entre ces états, pris dans une mécanique où l’émotion devient le véritable carburant du système. Le corps, lui, reste immobile. L’agitation se déplace à l’intérieur. Cette fatigue émotionnelle n’est pas un dysfonctionnement, elle participe au contraire à la logique même de l’économie de l’attention. Plus l’utilisateur est stimulé, plus il reste. Plus il reste, plus son attention devient exploitable. Le canapé cesse alors d’être un simple meuble domestique pour devenir une infrastructure économique. Depuis ce point fixe, l’utilisateur peut regarder, binge-watcher, commenter, réagir, acheter, se faire livrer. Tout converge vers cette immobilité organisée. Le monde ne se parcourt plus, il se consomme depuis un point unique. Dans cette transformation lente apparaît une nouvelle figure humaine. Ni totalement active, ni totalement passive, mais installée durablement dans une position de réception permanente. Homo Cubile incarne cette mutation. Un individu allongé au cœur d’une machine invisible qui capte son attention, stimule sa chimie intérieure et transforme chaque émotion en valeur économique.

    Prolonger l’analyse avec L’essai : Nous, les Automates : la fabrique de l’homo cubile (2026, 324 p.)

  • Human Inside

    voir la série

    voir la série

    Human x Robots x Feelings

    Cette série met en scène une bascule progressive du rapport entre l’humain et la machine. Au départ, le robot apparaît comme une extension utile du monde humain, un assistant domestique, un compagnon capable d’apprendre et de reproduire certains gestes simples du quotidien. L’humain le nourrit de données, l’entraîne, le répare, le guide. La relation semble encore équilibrée. Mais très vite, le centre de gravité se déplace. La machine devient plus autonome, plus performante, plus efficace que celui qui l’a conçue. L’humain s’efface peu à peu, réduit à des fragments de présence, parfois seulement une main, un geste, un reste de trace. Les robots, eux, occupent l’espace. Ils s’organisent, apprennent, se reproduisent symboliquement. Ils rejouent aussi les grandes images de la culture humaine. Les émotions, les mythes et les chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art sont progressivement réinterprétés par ces figures mécaniques. Le Cri, La Jeune fille à la perle, La création d’Adam ou La liberté guidant le peuple deviennent ainsi des scènes robotisées, comme si la mémoire culturelle survivait mais avait changé d’espèce. La série décrit un processus silencieux : celui de l’automatisation diffuse de nos vies et de la délégation progressive de nos gestes, de nos décisions et même de nos émotions aux systèmes techniques. Ce déplacement n’est pas brutal, il est lent, banal, presque confortable. Jusqu’au moment où l’humain n’est plus nécessaire. Dans les dernières scènes, il disparaît presque complètement du monde représenté. Il ne réapparaît qu’à la fin, dans une position inversée, observé comme une curiosité, relégué à l’état d’objet ou de vestige. Cette fiction minimaliste interroge l’une des grandes tensions de notre époque : notre fascination pour les technologies que nous développons et la possibilité qu’elles finissent par redéfinir notre place dans le monde. Elle s’inscrit dans la réflexion plus large du projet Clear Shadows sur l’automatisation silencieuse de nos existences, la manipulation numérique et les transformations profondes que ces systèmes imposent à nos sociétés et à nos corps .

  • Fake True People

    AI images x Removed senses x Provence Sky x Engraving

    Vingt-huit visages apparaissent dans une lumière bleutée, suspendus dans un espace incertain. Ils émergent d’un fond diffus qui évoque un ciel artificiel, une brume numérique ou un champ de données. Les contours sont fragiles, presque dissous. Chaque visage semble flotter entre apparition et disparition, comme une présence instable.

    Ces visages ne correspondent à aucune personne réelle. Ils ont été générés par un système d’intelligence artificielle antérieur à l’ère actuelle des grands modèles conversationnels. Ce programme produisait des portraits humains plausibles à partir d’immenses bases d’images. Chaque visage résultait d’un calcul statistique, d’une recomposition de fragments visuels, d’une moyenne probabiliste de l’humanité.

    Aucun de ces individus n’a vécu. Ils n’ont ni passé, ni mémoire, ni corps. Pourtant leur présence est crédible. Ils pourraient être des voisins, des passants, des inconnus croisés dans une rue. Cette familiarité troublante constitue le cœur du dispositif. L’image humaine cesse d’être la trace d’une existence pour devenir une forme reproductible, générée par des algorithmes.

    À partir de ces portraits artificiels, un geste matériel intervient. Les visages sont gravés physiquement dans une plaque de plexiglas. La surface transparente est entaillée, rayée, creusée. La gravure agit comme une incision dans la matière. Elle transforme une image numérique immatérielle en trace physique, en cicatrice lumineuse.

    Chaque ligne est une perte de matière. Chaque contour résulte d’un retrait, d’une absence. Les visages apparaissent donc non pas par addition de traits mais par soustraction. Ils existent uniquement par les blessures inscrites dans la surface transparente.

    Dans cette version, les visages ont été volontairement privés de tous leurs sens. Les yeux disparaissent, les oreilles sont absentes, les bouches s’effacent. Aucune ouverture vers l’extérieur ne subsiste. Aucun regard, aucune écoute, aucune parole.

    Ces figures deviennent alors des entités closes. Elles ne perçoivent rien et ne peuvent rien exprimer. Elles sont enfermées dans leur propre surface, réduites à une pure apparence.

    La plaque gravée est ensuite éclairée par une lumière LED bleue. Cette lumière traverse les incisions et révèle les silhouettes. Les visages semblent flotter dans l’espace, comme des spectres. La lumière froide accentue leur dimension artificielle et les détache de toute matérialité humaine.

    La photographie capture ce moment précis où la gravure, la lumière et l’air produisent l’image. Les figures apparaissent comme des fantômes numériques suspendus dans un ciel translucide. Certaines sont nettes, d’autres se dissolvent dans la diffusion lumineuse. Leur présence devient presque atmosphérique.

    L’ensemble forme une étrange assemblée silencieuse. Vingt-huit visages plausibles, reconnaissables, mais totalement vides d’existence. Une population d’individus générés, crédibles mais impossibles.

    L’œuvre interroge la mutation profonde de la représentation humaine à l’ère algorithmique. Si une machine peut produire des visages convaincants sans qu’aucune personne ne leur corresponde, alors le visage cesse d’être une preuve d’identité. Il devient une structure visuelle calculable.

    Ces figures ressemblent à l’humanité.

    Mais aucune humanité ne les habite.

    Photo + Gravure sur Plexiglass – 30 x 40

  • Sins

    Deadly Sins x Flashy Pink x Couch x Invisible man x Tech Nech

    Sur des fonds saturés, presque agressifs, un homme se tient seul. Il ne regarde personne. Il se replie, se cambre, s’affaisse. Son cou se casse vers l’avant, déformé par l’écran invisible qu’il consulte sans cesse. Le corps devient symptôme. Le tech neck remplace la colonne vertébrale morale. Les péchés capitaux ne sont plus théologiques. Ils sont optimisés. L’orgueil devient mise en scène permanente de soi. L’envie devient comparaison algorithmique. La colère se déploie en commentaires. La luxure se consomme en flux infini. La gourmandise est une boulimie de notifications. L’avarice se mesure en données accumulées. La paresse prend la forme d’un canapé creusé, d’un coussin enfoncé, d’une empreinte laissée par un corps trop longtemps immobile. Dans certaines images, l’homme est encore là. Dans d’autres, il se réduit. Silhouette minuscule dans un espace trop vaste. Puis il disparaît presque entièrement. Il ne reste qu’une ombre. Une trace noire sur un fond uniforme. Cette ombre n’est pas une absence accidentelle. Elle est le résultat d’un choix collectif. L’homme a voulu l’automatisation, la fluidité, la délégation permanente. Il a confié ses désirs aux plateformes, ses décisions aux algorithmes, ses relations aux interfaces. Chaque service promettait un confort. Chaque automatisation supprimait un effort. Chaque optimisation renforçait un penchant. Les péchés ne sont plus combattus. Ils sont industrialisés. Sins montre un corps qui se retire du monde réel au profit d’un monde calculé. Le canapé devient territoire. Le coussin, preuve matérielle d’une présence excessive et d’une absence simultanée. Être là physiquement, ne plus être là symboliquement. L’homme s’efface à mesure qu’il externalise sa volonté. Il disparaît à force de vouloir tout simplifier. Il s’ombre lui-même. La série ne représente pas une fin brutale. Elle montre une évaporation lente. Un effacement progressif orchestré par celui qui en est la première cause. Dans ce théâtre monochrome, la figure humaine n’est plus héroïque. Elle est variable d’ajustement. Elle s’effondre sous le poids de ses propres désirs amplifiés. Sins n’accuse pas une machine autonome. Elle pointe une responsabilité diffuse. L’homme ne disparaît pas parce qu’il est dominé. Il disparaît parce qu’il consent.

  • Red Light

    Cette image montre des neurones dopaminergiques, irradiés d’un rouge sang, comme si la pensée elle-même était traversée par une inflammation lumineuse. On hésite entre des filaments d’ampoule surchauffés, des feux d’artifice mal maîtrisés, des éclairs figés dans la nuit ou des ramifications nerveuses prêtes à s’embraser. Les corps cellulaires brillent comme des noyaux incandescents, leurs prolongements s’étendent, se cherchent, se relient, tissant une cartographie fragile du désir et de l’impulsion. La dopamine circule ici comme une promesse, une récompense immédiate, un signal court et intense qui allume le cerveau avant de le laisser dans une pénombre plus lourde. La science établit désormais des liens précis entre ces décharges et les stimulations numériques répétées, la gratification instantanée, le défilement infini, la notification qui pulse comme une micro étincelle. À force d’excitation brève, le système s’emballe, puis s’épuise, et la motivation profonde se fragilise, comme si le feu intérieur ne savait plus brûler sans déclencheur externe. Cette image ne montre pas seulement des neurones, elle expose une économie du court terme inscrite dans la chair, une biologie du clic, où la lumière rouge oscille entre énergie vitale et colère électrique.

  • Respire

    Breathing x Sinus x Radiography x Obstruction

    Cette œuvre est une radiographie de mes propres sinus.
    Une image clinique, presque banale, mais ici déplacée vers le champ de l’intime.

    On y voit la congestion, la cloison nasale déviée, le passage de l’air entravé.
    Là où la respiration devrait être fluide, un obstacle.
    Là où le vide devrait circuler, une masse.

    La science permet de révéler l’invisible.
    Elle pénètre l’os, traverse les chairs, éclaire les cavités.
    Elle montre ce que le corps tait.
    Mais voir n’est pas guérir.

    L’œuvre oscille entre précision médicale et introspection.
    La radiographie devient autoportrait.
    Non pas celui du visage, mais celui d’un flux interrompu.

    Respirer est un acte automatique, mécanique, inconscient.
    Quand il se dérègle, tout devient conscient.
    Chaque inspiration devient effort.
    Chaque nuit devient attente d’air.

    Faut-il opérer ?
    Corriger la matière pour restaurer le passage ?
    Redresser la cloison comme on redresse une ligne de code défaillante ?

    La question dépasse le geste chirurgical.
    Que fait l’âme quand le corps ne respire plus librement ?
    Se contracte-t-elle ?
    Cherche-t-elle un autre passage ?
    Se met-elle en apnée, elle aussi ?

    Il ne s’agit pas seulement d’un diagnostic.
    C’est une mise à nu.
    Une tentative de comprendre ce qui, en nous, entrave la circulation.

    Encres sur papier – 20 x 30

  • Mistral

    Samothrace x Pixel x Fall x Shortened wings

    La victoire ne guide rien, ne célèbre rien : elle a perdu sa tête, perdu son cerveau, perdu ce qui fait direction. Elle ne tient plus. Elle s’enfonce lentement. Elle semble prier malgré elle, penchée, affaissée, retenue au moment de tomber. Le souffle ne soulève plus mais pousse. Les ailes sont rognées, ont perdu toute idée de liberté. Elle est au point de chute.

    Chaque point est posé mécaniquement, d’un geste toujours le même, sans élan, sans choix. De  micro-impacts qui construisent par ce qu’ils détruisent.

    De loin : la draperie, l’inclinaison, la dynamique figée. De près : trous, manques, zones qui s’effacent sous leur propre trame, fragments.

    Le triomphe n’existe plus. Défaite silencieuse, corps sans élan, signal faible en voie d’extinction. 

    Encre sur papier, 30×40