Catégorie : Automation

  • Tâches du bureau

    Office materials x Repetitive works x Ink drops

    Cette image rassemble soixante-dix-sept taches obtenues, le plus souvent, à partir d’une seule goutte d’encre de Chine, transférée par contact avec des objets ordinaires du monde du bureau, feutrines, bouchons, gommes, post-it, tissus, recharges, plastiques, accessoires usés. Le protocole paraît simple, presque anodin, mais il met en scène une discipline du geste, une répétition contrainte, une production de formes soumise à des règles implicites, comme si chaque empreinte devait apprendre à rentrer dans la case. L’inventaire devient alors une petite bureaucratie visuelle où chaque trace cherche sa place, son type, sa variante, son écart toléré. Certaines marques se répètent presque à l’identique, puis s’affaiblissent après plusieurs passages, comme si la matrice se vidait peu à peu de sa force, de son encre, de son énergie. Ailleurs, le motif déraille, bave, se dédouble ou se bloque, tel un photocopieur qui se grippe au cœur d’un process trop rodé. Cette mécanique de l’impression dit l’alignement, la normalisation des comportements, l’obsession du classement, mais aussi l’usure progressive des corps et des outils. La feutrine de chaise, en particulier, introduit une charge silencieuse décisive, elle porte en elle l’assise prolongée, la fatigue sans bruit, l’immobilité productive, les troubles diffus d’un quotidien passé à exécuter. Chaque tache est ainsi à la fois un relevé matériel et un symptôme, la transcription minimale d’un monde où l’on répète, contrôle, tamponne, valide, tout en s’effaçant soi-même dans la cadence. Sous son apparente neutralité, cette série laisse affleurer une violence douce, celle des automatismes, des procédures ultra normées, de la conformité intériorisée, de la disparition lente de la singularité au profit d’une efficacité sans visage.

  • The dashboard

    Dashboard x body metrics x work automation

    Ce tableau de bord donne à voir une journée de travail comme une surface de contrôle total, où chaque geste devient une donnée, chaque pause une anomalie, chaque mouvement du corps une variable exploitable. L’image reprend les codes froids et séduisants des interfaces de start-up, ces environnements SaaS qui promettent la clarté, l’efficacité et la performance, mais produisent surtout une forme d’abrutissement graphique : trop de courbes, trop d’indicateurs, trop de mesures, jusqu’à rendre invisible ce qui devrait rester central, un corps humain en train de s’épuiser. Le salarié n’apparaît presque plus que sous forme de traces : clics, frappes, scrolls, balayages oculaires, temps assis, pauses biologiques, attention résiduelle. Sa journée active est découpée, absorbée, convertie en segments quantifiables, comme si vivre au travail consistait à alimenter une machine d’observation continue. Derrière la propreté apparente du dashboard, une violence discrète se révèle : celle des métiers automatiques, répétitifs, interchangeables, ces bullshit jobs dont l’utilité se dissout dans des boucles de mails, de réunions visio, de saisies et de micro-décisions sans épaisseur. L’intelligence artificielle plane sur l’ensemble comme la prochaine flèche ascendante du système : après avoir mesuré les gestes, elle viendra les remplacer, en supprimant d’abord la fatigue, puis le travailleur lui-même. L’absurdité est précisément là : on aura passé des années à optimiser des tâches que la machine finira par juger trop mécaniques pour être encore humaines. Les indicateurs corporels introduisent une autre lecture, plus sombre, celle des troubles musculo-squelettiques à venir, des yeux secs, des mains crispées, du dos immobilisé, des cervicales figées, du vivant contraint à tenir dans une ergonomie qui n’a jamais été pensée pour lui. Le corps n’est pas fait pour cette immobilité active, pour cette tension sans mouvement, pour cette attention fragmentée qui ne cesse d’être relancée par l’écran. L’image met ainsi en tension deux temporalités : celle, artificielle, de l’entreprise qui transforme chaque heure en rendement mesurable, et celle, biologique, d’un organisme qui résiste par la fatigue, la pause, la baisse d’attention, le besoin de marcher, d’uriner, de regarder ailleurs. Ce qui est volé ici n’est pas seulement du temps de travail, mais du temps de vie active, du temps nerveux, musculaire, mental, capturé puis restitué sous forme de graphiques élégants. L’interface paraît rationnelle, presque rassurante, mais elle documente en réalité une déshumanisation méthodique : l’employé devient un capteur, le bureau devient une cage douce, le logiciel devient le véritable sujet de la journée.

  • 4 fingers on a mouse

    4 fingers on a mouse enregistre le déplacement de quatre ongles sur une souris d’ordinateur pendant environ une minute. À intervalles réguliers, la position du centre de chaque ongle est captée par la vidéo d’un téléphone, puis traduite en points, en lignes et en taches colorées. Ce qui apparaît ici n’est plus une main, ni même un corps, mais la survivance graphique d’un geste devenu donnée. La souris, objet minuscule et banal, devient le levier d’une action disproportionnée : aujourd’hui, une grande partie du monde se décide, se commande, se finance, se surveille, se classe et se transforme par ces micro-mouvements presque invisibles. Un ongle glisse, clique, hésite, revient, accélère ; derrière cette surface réduite, des flux numériques se déclenchent, des ordres circulent, des images sont produites, des achats validés, des messages envoyés, des systèmes activés. Les cercles colorés marquent les positions successives des doigts, comme autant d’impacts infimes sur la surface du travail contemporain. Les lignes noires, très fines, relient ces captures et font apparaître une cartographie nerveuse, fragile, presque enfantine, alors qu’elle décrit une puissance d’action considérable. Le titre détourne l’idée d’origine : ce qui façonne désormais le monde ne vient plus seulement de la chair, de la naissance ou de la matière, mais de l’interface, du clic, du curseur, de la décision abstraite prise à distance. Les flux physiques disparaissent aussitôt qu’ils ont lieu ; la pression de l’ongle ne reste pas sur la souris, la peau ne laisse presque rien, le corps s’efface. Mais l’action numérique, elle, persiste, se stocke, se duplique, circule et produit des effets. L’image rend visible cette substitution : la main se retire, la donnée demeure. À la place du geste humain, il reste une constellation de commandes, une peinture de traces devenues opératoires, le portrait d’un monde piloté par des acteurs assis devant des écrans, où il suffit parfois d’une souris pour déplacer bien plus que soi-même.

  • Mouse

    Mouse erosion x autopsy

    La radiographie fictive révèle ce que l’objet dissimule d’ordinaire : l’accumulation des gestes, la graisse des doigts, les poussières, les frottements répétés, les pertes de matière et les zones où la surface chromée a cédé. Le protocole reprend les codes de l’analyse médico-légale, de l’autopsie industrielle et du diagnostic de laboratoire, avec repères, densités, zones contaminées et classification des altérations. En haut à droite, la disparition du revêtement agit comme une lésion ouverte : la peinture s’est retirée, laissant apparaître une fatigue matérielle produite par la répétition. Au centre, près du point lumineux, l’encrassement signale une concentration organique, presque biologique, née du contact quotidien entre la main, la machine et le temps assis. Le câble lui-même devient un tissu contaminé, porteur de dépôts, de torsions et d’une mémoire d’usage. Les zones basses et latérales montrent une abrasion plus physique, liée au frottement continu sur le bureau, à la pression de la paume, au glissement mécanique. La souris n’est plus seulement un périphérique : elle devient une archive tactile du travail numérique, une surface malade de productivité. À travers cette esthétique de radiographie, Clear Shadows transforme un objet banal en preuve matérielle d’un corps prolongé par la machine. L’image met en tension la froideur scientifique du relevé et la violence silencieuse des routines de bureau. Chaque trace semble minime, mais leur accumulation compose un diagnostic : usure du revêtement, contamination, fatigue, disparition progressive de la matière. Le geste numérique, supposé immatériel, réapparaît ici sous forme de résidus, d’abrasions et de dépôts. La souris devient le moulage négatif d’une journée de travail répétée à l’infini, un petit cadavre technique traversé par les habitudes du corps. Le noir et blanc clinique renforce cette idée d’un objet ausculté, disséqué, déclaré encore fonctionnel mais déjà atteint. L’image parle moins de panne que d’épuisement : celui de la matière, de la main, du poste de travail et de l’attention.

  • 218 days on the chair

    felt chair leg pad x 218 days x AI process x printer

    Cette image organise 218 impressions sur une grille régulière, soit l’équivalent du nombre moyen de jours travaillés par an en France, chaque empreinte devenant une unité de temps, de présence et d’usure. Le protocole repose sur une décision binaire, rond ou carré, décidé par une IA, puis sur une exécution manuelle à l’aide de feutrines de pieds de chaise imbibées d’encre de Chine. L’objet qui soutient habituellement le corps au bureau devient ici l’outil même de l’impression : la chaise, symbole discret du travail assis, répétitif, sédentaire, produit la trace de ce qu’elle contribue à épuiser. La lecture se fait de gauche à droite et de haut en bas, comme dans un tableur, une chaîne de traitement, un planning ou un process d’entreprise parfaitement rodé. L’artiste exécute, mais dans un cadre contraint, sous la logique d’un système qui décide, ordonne, répartit et répète. Les formes sont simples, presque pauvres : un rond, un carré, deux signes élémentaires qui réduisent le geste à une alternance minimale, comme si la complexité du travail humain était ramenée à une suite d’instructions. Au fil de l’image, l’encre se raréfie, les noirs se fragmentent, les empreintes deviennent incomplètes, trouées, asséchées. Cette disparition progressive montre l’épuisement du tampon, mais aussi celui du salarié : le jus diminue, la densité baisse, la présence se vide. Trois recharges relancent artificiellement le processus, comme on recharge une imprimante, une équipe, un service, une organisation, sans jamais résoudre l’usure de fond. Le rond peut évoquer un cycle, une lune, un retour permanent du même ; le carré renvoie à la case, au bureau, à la grille, à l’organisation productive. Ensemble, ils forment une partition d’abrutissement, une mécanique froide où l’humain continue de produire des signes alors que sa matière intérieure s’épuise. Les accidents d’encre, les bavures et les manques sont les seuls endroits où le corps résiste encore à l’automatisme. L’image met en tension le travail manuel et la logique algorithmique : une intelligence décide, l’artiste exécute, la grille absorbe, le protocole avance. Elle parle aussi des troubles musculo-squelettiques, de ces corps immobilisés toute la journée devant un écran, sollicités par des tâches abstraites, fragmentées, répétitives, parfois déjà prêtes à être remplacées par l’intelligence artificielle. L’effacement des formes annonce alors une autre disparition : celle de certains emplois, de certaines fonctions, de certains gestes professionnels qui se vident avant même de disparaître. Comme une imprimante dont le toner s’épuise, l’image continue de fonctionner tout en montrant sa propre panne. Elle devient le relevé d’un burn-out diffus, non pas spectaculaire, mais distribué dans la répétition quotidienne. Chez Clear Shadows, cette grille n’est pas seulement une composition abstraite : c’est une cartographie du travail contemporain, de son automatisation, de son assèchement et de la fatigue invisible qu’il inscrit lentement dans les corps. L’imprimante s’éteint.

  • Ink protocol

    Toner x Ink

    Une même matrice répète son empreinte jusqu’à l’épuisement. Au départ, la tache est dense, presque saturée, noire, compacte, comme une information encore pleine de matière. Puis, à mesure que le geste avance, l’encre se retire, se fragmente, s’évide, laisse apparaître le blanc du papier, jusqu’à devenir trace, résidu, souvenir mécanique d’elle-même. Le protocole évoque le toner d’une imprimante qui se vide, la reproduction en grand volume, l’automatisme industriel de l’impression, mais aussi sa disparition progressive à l’heure où les journaux, les papiers, les tirages et les gestes physiques s’effacent derrière des flux sans matière. Chaque marque semble identique dans son principe, mais aucune ne l’est vraiment : l’outil répète, le support résiste, l’encre manque, l’accident apparaît. L’image organise ainsi une fatigue de la reproduction, une série de présences qui s’amenuisent jusqu’à presque disparaître. Ce n’est pas seulement l’encre qui s’épuise, c’est un régime entier de diffusion, de lecture et de mémoire imprimée qui devient fantôme.

  • Automated joy

    Connected objects x Gears x colors bubbles

    Téléphone, smartphone, tablette, montre connectée, bague connectée, lunettes connectées : rien n’est représenté, sinon leur disparition. À leur place demeurent des réserves blanches, découpées dans une effervescence de points, de bulles, de projections et de trajectoires colorées. La couleur semble joyeuse, presque festive, mais elle décrit un état d’agitation continue : notifications, gestes répétés, réflexes conditionnés, impulsions minuscules. Les objets qui promettaient la connexion deviennent ici des absences, comme si leur fonction avait fini par absorber leur forme. Autour d’eux, tout circule, pulse, rebondit, s’accumule, sans direction véritable. Les bulles chères à Clear Shadows ne figurent pas une vitalité, mais une excitation automatique, une ronde sans centre, une dépense nerveuse. On ne regarde plus un outil, on regarde l’espace qu’il a contaminé. Le blanc des silhouettes n’est pas un repos, mais le négatif d’une présence devenue structure. La connexion ne relie plus seulement les corps : elle organise leurs réflexes, leurs attentes, leurs boucles. Cette image montre moins des objets absents qu’un monde entièrement travaillé par ce qu’ils ont rendu habituel.

  • White Collar Kanban

    AI Process x Kanban stickers x Human work disappearance

    Cette pièce est construite à partir de chutes de cartels et de papiers destinés à la poubelle, récupérés avant leur disparition matérielle. Les fragments ont été découpés, triés, classés selon sept formats différents, comme une petite réserve de données physiques. Chaque morceau devient une unité minimale, presque une case, presque une tâche. L’artiste a ensuite demandé à une intelligence artificielle de produire un algorithme capable de choisir deux paramètres simples : la taille du fragment et son orientation, verticale ou horizontale. Pendant les trois premiers quarts de la composition, le collage suit donc les instructions précises de la machine. Le geste humain est réduit à l’exécution : prendre, encoller, positionner, appuyer, recommencer. La décision disparaît presque entièrement au profit d’un protocole extérieur, froid, arbitraire, mais présenté comme rationnel. Lorsque certaines tailles venaient à manquer, l’algorithme était recalibré, comme dans une chaîne de production qui s’adapte à la pénurie sans jamais remettre en cause le principe du système. Au début, des trous apparaissent dans la composition. Ils ne sont pas corrigés, car lorsque la machine décide, l’exécutant n’a plus le droit de combler ce qui dérange l’œil. L’image accepte donc ses manques, ses absurdités, ses zones incomplètes, comme les conséquences visibles d’une obéissance au process. Par moments, l’attente de la réponse algorithmique devient trop longue. L’artiste désobéit alors, prend une décision lui-même, colle un fragment sans autorisation, rompt discrètement la chaîne de commande. Cette désobéissance n’est pas spectaculaire : elle est minuscule, presque invisible, mais elle réintroduit une présence humaine dans un dispositif qui cherchait à l’effacer. Le travail devient volontairement pénible. Les grands morceaux vont vite, les petits ralentissent tout, collent aux doigts, imposent une attention répétitive, presque absurde. Chaque petit fragment concentre la fatigue des tâches minuscules que le numérique délègue encore aux humains. La pièce évoque ainsi l’abrutissement de nombreux métiers contemporains, notamment dans le digital : remplir des cases, suivre des procédures, valider des étapes, obéir à des interfaces. L’humain n’y pense plus vraiment ; il applique. Il devient le bras manuel d’une machine qui calcule, hiérarchise, distribue et ordonne. Mais l’image raconte aussi ce qui échappe au contrôle. En entreprise, certains utilisent déjà l’intelligence artificielle malgré les interdictions, contournent les règles, automatisent leur propre travail, délèguent en secret ce qu’on leur demande encore de faire. La désobéissance devient alors ambiguë : paresse, survie, résistance, optimisation ou anticipation du remplacement à venir. Cette pièce est dédiée à tous ceux dont le travail consiste encore à exécuter des tâches répétitives, à nourrir des systèmes, à manipuler des données ou des objets selon des consignes venues d’ailleurs. Elle parle de ces emplois dont la pérennité est désormais menacée par l’intelligence artificielle, puis par la robotisation qui finira par prendre aussi les gestes matériels. À la fin, épuisé par le protocole, l’artiste abandonne la machine et termine seul le dernier quart de la composition. Il remplit davantage les vides, corrige instinctivement les déséquilibres, cherche peut-être une forme plus agréable, moins mécanique. Pourtant, il devient difficile de distinguer ce qui a été dicté par l’algorithme et ce qui relève de la main humaine. Cette confusion est le cœur de la pièce : à partir de quel moment l’obéissance ressemble-t-elle à une décision, et à partir de quel moment la décision humaine n’est-elle plus qu’un automatisme intériorisé ?
    Le collage matérialise un point de bascule dans la société du travail, là où la machine ne remplace pas seulement les métiers, mais commence à dicter les gestes, les rythmes, les choix et les renoncements.

  • Trois moustiques

    Mosquitos x Phone x Night

    Dans cette image de la série My Life, le téléphone n’éclaire presque plus. Il repose face contre la table de chevet, comme un objet momentanément vaincu, retourné contre la surface, privé de son image. Une courte victoire. Mais sous lui subsiste un halo mince, une fuite lumineuse, un reste de signal, comme si l’appareil continuait à agir même lorsqu’il ne se montre plus. La nuit n’est donc jamais complètement rendue à elle-même. Elle reste contaminée, traversée, occupée par une présence technique. Le corps, lui, a pris le relais. Allongé dans son lit, les yeux ouverts, il ne dort pas vraiment. Il devrait récupérer, s’abandonner, disparaître quelques heures du monde, quitter la tension sociale, productive et numérique de la journée. Au contraire, il irradie. Toute l’énergie absorbée par l’écran semble être passée en lui, comme si l’appareil avait déposé dans le système nerveux une lumière impossible à éteindre. Le téléphone a phagocyté nos nuits, nos vies, nos seuils de repos. Une part immense des dormeurs se réveille désormais pour consulter messages, alertes, notifications, fragments de présence et preuves minuscules d’existence sociale. Le sommeil devient discontinu, troué, négocié, toujours disponible. Chez les adolescents, cette capture nocturne prolonge les troubles de l’attention, l’agitation cognitive, l’anxiété de manquer quelque chose, l’impossibilité de décrocher. Il n’y a plus de vraie obscurité, plus de vraie coupure, plus de silence intérieur. La chambre, autrefois lieu de retrait, devient un espace de veille forcée, un poste de surveillance intime, traversé par une pleine lune permanente. En mode négatif, l’humain n’est plus simplement éclairé par le téléphone : il devient lui-même la lumière malade du dispositif. Il rayonne, mais d’une lumière bleue, artificielle, froide, abîmante. Cette clarté ne révèle rien, elle consume. Elle ne veille pas sur le corps, elle l’empêche de s’abandonner. Elle isole le personnage dans une solitude clinique, presque spectrale, où la connexion continue remplace la présence réelle. La désocialisation n’apparaît pas ici comme un retrait visible, mais comme une saturation intérieure. Le corps reste là, dans le lit, entouré de moustiques leurrés par la lumière et qui ne l’empêchent même plus de dormir, immobile, mais il n’est plus au repos. Il est habité par le flux, par l’attente, par la trace lumineuse de ce qui l’a capté. À force d’être connecté, le personnage devient l’ombre lumineuse de lui-même.

  • 186

    Phone unlock x Mobile x Loneliness
    Cette image composée de 186 photographies montre toujours la même femme, saisie à des moments différents de sa journée, de sa semaine, de son année, mais enfermée dans une posture presque unique, celle de la consultation. Le téléphone y devient l’axe invisible de l’existence, l’objet qui capte, découpe et réécrit le temps vécu. L’habillement identique renforce l’effet de standardisation, comme si les jours, les lieux, les saisons et les circonstances n’étaient plus que des variantes secondaires d’un même geste répété. Les autres présences, lorsqu’elles apparaissent, sont floutées, reléguées à l’arrière-plan d’une vie dont le centre n’est plus le monde mais l’écran. Cette répétition visuelle fait basculer la scène intime dans une forme d’aliénation douce, banale, presque socialement admise. Selon une étude, le mobile serait consulté en moyenne 186 fois par jour, et ce chiffre donne ici sa structure à l’image, transformant la statistique en matière sensible. Ce qui affleure alors, ce sont tous les moments manqués, tous les fragments de réel absorbés par une attention déportée ailleurs. À force de micro-consultations, la vie se morcelle, se dilue, s’appauvrit, jusqu’à produire cet état de saturation mentale que l’on nomme aujourd’hui brain rot. Derrière la fluidité des usages numériques se dessine une existence calibrée, standardisée, où l’individu ne semble plus habiter pleinement sa propre vie mais exécuter, sans fin, le protocole de son époque. Quelques carrés blancs représentent les zones sans écran de déconnexion.

  • Smallworlds – Sports

    Sports x My garden x Microscopic x Loops

    ex : jumper in tulip

    Cette installation prend pour point de départ une photographie d’un jardin de ville en pleine floraison (le jardin de l’artiste), espace dense, domestiqué, presque saturé de vie, où dix QR codes sont disséminés comme des balises discrètes dans le végétal.
    En les scannant, le regard bascule d’un paysage fixe vers une série de micro-vidéos IA où apparaissent des personnages noirs, minuscules, à peine plus grands que des fourmis, agités dans des boucles d’actions sans fin, dans 10 activités.
    On y voit des sauteur, marcheurs, grimpeurs, figures d’aérobic (calqué sur le corps de l’artiste), un surfeur, un ULM, …autant de gestes d’effort, de déplacement, de tension, de suspension ou de reprise.
    À cette échelle, l’humain perd toute centralité, devient signal, parasite, silhouette, presque poussière animée au milieu d’une nature qui le dépasse.
    Le QR code agit ici comme un seuil, un accès technologique qui prétend ouvrir l’image mais qui révèle surtout un enfermement dans des cycles répétitifs, nerveux, épuisants.
    Chaque séquence semble lancer un mouvement vers un ailleurs, alors qu’elle reconduit toujours au même point, comme si l’activité contemporaine n’était plus qu’une agitation circulaire sans issue claire.
    Dans ce jardin contraint par la ville, l’installation fait se rencontrer la floraison, l’humidité, la croissance, avec la compulsion moderne du corps performant, connecté, occupé.
    La fascination pour l’effort physique y apparaît moins comme une conquête que comme un symptôme, une manière de remplir le vide par le geste, la répétition, la dépense.
    Face à l’épaisseur du vivant, ces corps noirs miniaturisés rappellent aussi l’humilité de l’homme, sa fragilité, sa petite taille réelle dans un monde qu’il cherche pourtant sans cesse à cadrer, organiser, activer.
    L’ensemble compose ainsi un jardin augmenté et troublé, où la nature, la ville, l’écran et le mouvement forment une même scène de boucle, de recherche, d’épuisement et de recommencement.

  • Non Cogito Ego Sum

    Le choix du néon s’impose comme une évidence après l’hésitation initiale avec la pierre. Là où la pierre tombale aurait figé la phrase dans une temporalité longue, presque archéologique, le néon l’inscrit dans l’immédiateté, dans le flux, dans le langage visuel contemporain. Il appartient à la ville, à la publicité, aux vitrines, aux signaux qui captent l’attention sans effort. Il ne demande pas à être lu, il s’impose.

    L’inscription reprend les codes de la capitale romaine antique, rigueur des empattements, proportions maîtrisées, usage du V à la place du U. Mais cette référence à une pensée fondatrice est immédiatement détournée. Non cogito ego svm ne cherche pas la justesse grammaticale. Elle opère comme un glissement, une dégradation volontaire, presque imperceptible, qui mime l’érosion progressive des structures cognitives.

    Le néon rose agit ici comme un révélateur. Couleur du désir, de la gratification immédiate, des interfaces séduisantes, il transforme une formule philosophique en slogan lumineux. La pensée devient signal. Le langage devient surface.

    Ce déplacement révèle une mutation récente. Penser n’est plus central. Ce qui domine est l’entretien de soi, de son image, de son ego, de ses désirs primaires. L’individu se regarde, se met en scène, se mesure. Le collectif s’efface derrière une multitude de subjectivités exposées.

    La phrase fonctionne alors comme une mise en abîme. Elle dit ce qu’elle produit. Elle existe précisément parce que les outils numériques permettent cette exposition permanente, cette répétition, cette diffusion globale. Le néon ne se contente pas d’éclairer le mur, il rejoue le fonctionnement même des plateformes, capter, séduire, retenir.

    Ce qui était autrefois une affirmation de l’existence par la pensée devient ici l’aveu inverse. Une présence sans réflexion. Une existence maintenue par le flux.

  • Memory

    24 Magnets x Memory x Non Digital to do list x Fridge

    Une surface blanche, banale, domestique. Un réfrigérateur, centre logistique du quotidien, devient ici un tableau saturé d’injonctions. Vingt-quatre magnets carrés, disposés comme un jeu de memory laissé en suspens, alignent des fragments de vie ordinaire. Chaque pièce porte une tâche simple, presque anodine. Aller chercher le drive. Payer facture cantine. Remplir feuille impôts. Rien d’exceptionnel, rien de spectaculaire. Pourtant, leur accumulation compose une cartographie mentale dense, fragmentée, envahissante.

    Le jeu de Memory avec 24 magnets, est faussé dès le départ. Les cartes ne sont pas retournées. Il n’y a rien à découvrir, rien à associer, rien à retenir. La mémoire est devenue inutile. L’exercice cognitif est remplacé par une exécution continue. Lire, faire, passer à la suivante. Une boucle sans apprentissage, sans appropriation. L’intelligence n’est plus sollicitée, seule la conformité l’est.

    Aucun écran n’apparaît, et pourtant tout y renvoie. Chaque action est le symptôme d’un système invisible, entièrement médié par le mobile. L’objet a disparu, mais sa logique structure l’ensemble. Notifications implicites, rappels silencieux, pression diffuse. Le réel est fragmenté en micro-tâches, chacune optimisée, externalisée, déléguée à une interface absente mais omniprésente.

    Le réfrigérateur, autrefois lieu de stockage et de subsistance, devient interface passive. Il ne conserve plus la nourriture, mais les instructions. Il ne nourrit plus le corps, mais alimente la charge mentale. Les magnets, objets ludiques et décoratifs, deviennent les vecteurs d’une discipline douce, intégrée, presque invisible.

    Le temps se dissout dans ces actions discontinues. Quelques secondes par tâche, répétées, empilées, jusqu’à saturer l’espace mental. Une économie de l’attention fragmentée, où chaque geste est minime mais l’ensemble écrasant. L’autonomie s’efface au profit d’une gestion permanente de soi, pilotée par des impératifs extérieurs.

    Ce memory sans mémoire ne cherche pas à entraîner l’esprit, mais à révéler son épuisement. Il n’y a plus de jeu, plus de distance. Seulement une liste, infinie, qui s’auto-alimente.

  • T’inquiète! Je gère

    Micro-influencers x sorrow x plugs x pink & blue lights

    Sur un angle de mur, deux systèmes lumineux coexistent sans jamais se rencontrer. À gauche, le rose sature l’espace. Il met en scène une vie idéale, découpée en fragments simples, lisibles, immédiatement désirables. Corps performants, vacances, discipline alimentaire, soleil permanent. Tout est propre, réduit à des pictogrammes séduisants, calibrés pour être vus, likés, répétés. Le monde des influenceurs devient une grammaire visuelle minimale, sans friction, sans épaisseur, où chaque scène est une promesse.

    À droite, le bleu absorbe. Un corps replié, sans visage, sans projection possible. Il ne produit plus d’image, il subit. La lumière n’éclaire pas, elle isole. Elle rappelle celle des écrans, froide, nocturne, persistante. Ici, plus de narration, plus de performance. Seulement des états diffus, tristesse, anxiété, jalousie, haine, qui ne trouvent plus de forme partageable. Le corps se tourne, se retire, se place dans l’angle comme une variable sortie du système.

    Les deux champs sont proches, presque contigus, mais ne communiquent pas. Ils sont pourtant branchés sur une même source. Une seule prise alimente simultanément l’idéal et l’effondrement. Ce détail discret reconfigure toute la lecture. Ce qui produit la projection rose produit aussi la chute bleue. Même infrastructure, mêmes logiques, mêmes boucles.

    Le face-à-face est impossible. Les néons ne se voient pas. Ils opèrent dans des régimes distincts, mais synchrones. D’un côté, la mise en scène permanente d’une vie optimisée. De l’autre, les effets secondaires invisibles de cette exposition continue. La comparaison devient structurelle, automatique, intégrée.

    Le titre agit comme une injonction douce. T’inquiète. Il masque, il rassure, il neutralise. Il dit exactement l’inverse de ce qui se joue. Derrière la légèreté apparente, une mécanique psychique se met en place, documentée, répétée, mesurée. Une désestime lente, une fatigue émotionnelle, particulièrement chez les plus jeunes, pris dans ces flux d’images irréconciliables.

  • Artificialized Sanctuaries

    Chemical vegetal growth x Outdoor sports x Nature sculpting x My Garden

    Dans un fragment d’une de mes jardinières urbaines, réduit à une échelle presque macroscopique, une agitation persistante s’installe. Des silhouettes anonymes apparaissent, disparaissent, reviennent, prises dans une chorégraphie sans origine visible. Elles ne construisent pas un monde, elles le manipulent, le testent, le fragmentent. Le geste est ambigu, parfois protecteur, souvent destructeur, toujours répétitif. Le vivant est approché comme une matière à corriger.

    La nature n’est plus observée, elle est opérée. Coupée, percée, pulvérisée, recomposée. Les corps s’activent comme des outils, sans intention lisible, guidés par une logique extérieure, presque algorithmique. Une main invisible coordonne l’ensemble, distribue les actions, impose un rythme. Rien ne semble spontané, tout paraît inscrit dans une boucle fonctionnelle.

    Le sport en plein air devient ici une extension de cette emprise. Courir, grimper, manipuler, intervenir, autant de gestes qui miment une connexion au vivant tout en accélérant sa transformation. L’attachement à la nature coexiste avec sa dégradation progressive, lente, silencieuse, acceptée.

    Le chimique s’infiltre partout. Traitements, engrais, luttes contre les “nuisibles”, standardisation des cultures. Le sol se vide, devient support. La biodiversité recule, remplacée par des systèmes optimisés, stériles, contrôlés. Même la résistance du vivant, insectes, plantes, devient un paramètre à intégrer, à contourner.

    Ces vidéos condensent une tension centrale, aimer profondément ce que l’on altère. Observer, toucher, transformer, jusqu’à ne plus distinguer protection et destruction. À cette échelle réduite, tout devient lisible, presque clinique. Le monde n’est plus un paysage, mais un système manipulable, une surface d’intervention continue.

    exemple jumping in tulip

  • Social Peanuts

    Une partie filmée:

    La grille de points

    Gaming x Manipulation x Circuit x Rewards x Social networks x Lemmings x Maze x Shepard music x Vibe coding

    Un espace blanc, sans bord, sans profondeur, où quelques lignes noires imparfaites dessinent un enchevêtrement de plateformes suspendues, comme un labyrinthe ouvert qui ne laisse pourtant presque aucune sortie. Rien n’est fermé, tout est accessible, et pourtant tout ramène ailleurs, toujours dans le même circuit, dans la même dérive contrôlée. Des silhouettes noires apparaissent, régulières, presque mécaniques, glissent d’une plateforme à l’autre, hésitent brièvement, se trompent, se corrigent, se percutent, se dispersent, puis se réalignent, comme si chaque trajectoire contenait déjà sa propre rectification. Le mouvement ne s’interrompt jamais, il se recompose en permanence, absorbant chaque incident comme une simple variation interne.

    La chute n’est pas un échec, elle est une production. Disparaître ne rompt rien, bien au contraire. Le système intègre la perte comme un carburant discret, une micro-optimisation silencieuse, une augmentation du score du jeu. Les corps s’accumulent parfois, s’engorgent sur une plateforme, attendent une élévation qui tarde, puis cèdent, débordent, tombent, et le flux reprend, intact, légèrement modifié mais jamais altéré. Une plateforme monte, sans câble, portée par une vis sans fin visible, pure mécanique sans finalité, image minimale d’un progrès circulaire.

    Au milieu de cette circulation, une figure rose subsiste, à peine distincte, presque noyée dans la masse, mais dont la disparition suffit à interrompre l’ensemble et marquer la fin du jeu. Le joueur agit, injecte des états, déclenche des anomalies locales, attire les corps, les ralentit, les alourdit, les excite, les suspend. Il peut provoquer des pleurs, de la colère, de l’immobilité, faire apparaître des charges, des objets, des ralentissements, créer des points d’attraction ou de friction. Mais chaque action, loin de rompre le cycle, l’épaissit, le densifie, le rend plus stable encore. Le pouvoir proposé est un pouvoir de modulation.

    Le score s’accumule sans plafond, s’étire vers l’infini comme une promesse qui ne s’achève pas. Il récompense la chute, la perturbation, l’émotion injectée, la désorganisation contrôlée. Plus le système est sollicité, plus il répond, plus il produit de points, plus il incite à continuer. Il n’y a plus de temps à battre, plus de fin à atteindre, seulement une progression abstraite, un chiffre qui monte, indépendamment de toute réussite réelle. Perdre est possible, mais assez rare sauf à le provoquer, presque accidentel, comme si le système préférait conserver le joueur à l’intérieur plutôt que de le sanctionner.

    Le rythme s’installe, répétitif, hypnotique, proche des architectures anciennes du jeu vidéo, mais vidé de leur logique de défi. Ici, on ne gagne pas, on prolonge. Une montée sonore continue comme une boucle de Shepard accompagne cette sensation, tension permanente qui ne se résout jamais, une ascension perceptive sans sommet, qui maintient le corps et l’attention dans un état intermédiaire, ni satisfaction, ni frustration totale.

    Vibecodé, produit rapidement, presque sans recul, le jeu conserve les traces de cette fabrication accélérée, lignes imparfaites, proportions instables, répétitions visibles. Cette économie de moyens n’est pas un manque, elle devient un langage, celui d’un secteur saturé, qui produit des boucles plus vite qu’il ne produit du sens. Le labyrinthe n’est pas un décor, c’est une structure mentale, une machine à capter, à retenir, à faire circuler. Chaque action du joueur confirme son appartenance au système, chaque tentative de contrôle renforce l’architecture qui l’englobe. On ne cherche plus à sortir, on apprend à rester, à optimiser sa présence, à accompagner le flux, dans un espace où tout semble ouvert, mais où rien ne s’échappe.

  • Keyboards

    Keyboard x Coder x Excel x Workers

    Dans une observation banale, presque domestique, nettoyer un clavier, apparaissent des zones d’usure différenciées, brillances localisées, matières lissées par le contact répété des doigts. Certaines touches résistent, d’autres se creusent, comme une topographie silencieuse des habitudes. Ce relevé matériel devient une lecture comportementale. Chaque surface raconte une fréquence, chaque patine une obsession.

    La série transpose cette trace physique en composition visuelle. Les touches ne sont plus organisées selon une logique standard, mais selon leur intensité d’usage. Elles sont isolées, réagencées, extraites de leur fonction première pour devenir signes. L’interface disparaît, ne reste qu’un résidu de gestes, une mémoire mécanique. Le clavier n’est plus un outil, mais une empreinte.

    Trois configurations émergent. Trois régimes d’attention. Trois corps face à la machine. L’utilisateur dit « normal » répète les mêmes séquences linguistiques, espace, voyelles, retour. Le programmeur active des structures, symboles, boucles, contrôles. Le travailleur sur tableur manipule chiffres, opérateurs, flux, corrections. Trois systèmes, trois rythmes, trois enfermements.

    La touche retour arrière, mise en tension chromatique, agit comme un point de rupture. Elle incarne l’erreur, la correction permanente, l’ajustement infini. Revenir, effacer, recommencer. Geste réflexe, presque inconscient, mais omniprésent. Une micro-violence répétée.

    Ces images ne montrent pas des claviers. Elles exposent des boucles. Des automatismes. Une réduction progressive du geste humain à une série finie d’actions répétées. Le corps disparaît, remplacé par une statistique d’usage.

    L’ensemble s’inscrit dans une logique plus large où l’outil ne prolonge plus l’homme, mais le contraint. Les différences de profils ne sont que des variations d’un même système. Derrière la diversité apparente, une homogénéisation des comportements. Une standardisation des gestes.

    Le visible est minimal. Le réel est ailleurs. Dans la répétition. Dans l’usure. Dans l’invisible accumulation des frappes.

    Une cartographie froide de la présence humaine face à la machine, réduite à quelques touches.

  • Move it

    Mouse x Led X Vintage X Eye

    Move it capte une ambiguïté troublante où la LED de la souris, agrandie jusqu’à l’abstraction, prend la forme d’un œil incandescent, humide, presque organique, comme si la machine observait silencieusement le geste qu’elle provoque. Cette présence oculaire n’est pas neutre, elle suggère une surveillance diffuse, intégrée à l’outil lui-même, un regard sans conscience mais permanent. La surface rouge, vibrante, évoque à la fois une pupille dilatée et une irritation, une fatigue visuelle, un corps mis sous tension. La souris, absente de l’image mais omniprésente dans son usage, devient le prolongement direct de la main, répétant des kilomètres de micro-déplacements chaque jour, dans une frénésie discrète. Ce mouvement continu, quasi invisible, remplace les efforts physiques d’autrefois, substituant au port de charges une agitation nerveuse et répétitive. La question se glisse alors dans l’image, presque comme une évidence, ces kilomètres parcourus par la souris ne seraient-ils pas devenus un indicateur implicite de productivité, une métrique silencieuse du travail contemporain. Plus la main bouge, plus l’activité semble exister, même si rien de tangible n’est déplacé. L’énergie dépensée n’est plus mesurée en poids mais en friction, en clics, en glissements. L’œil lumineux persiste, témoin froid de cette agitation, sans jamais cligner, sans jamais juger, mais toujours présent. Le corps, lui, reste immobile, assigné au poste, tandis que seule la main simule l’action. Cette dissociation produit une illusion d’effort, une activité sans déplacement réel. La texture granuleuse, presque cellulaire, renvoie à une transformation plus profonde, où le geste devient réflexe, automatisme, signal. Move it n’ordonne pas de bouger, mais de continuer, de maintenir le flux, de nourrir la machine. L’œil regarde, la main exécute, et le mouvement devient la preuve minimale d’existence dans un système qui ne valorise plus que ce qui s’active.

  • You’ve done a Great Job

    Desktop x Desk x Computeur x Mouse x Chair x Keyboard

    La vidéo explore le poste de travail comme un écosystème clos, où le corps et la matière s’altèrent silencieusement sous l’effet de la répétition, de la sédentarité et de l’immobilité productive. La vidéo plonge au microscope dans les matériaux du quotidien, clavier, souris, bois, textile, écran, papier, pour révéler une archéologie invisible faite de poussières, de peaux mortes, de graisses, de miettes et de fibres tassées. La patine de la souris et celle du bureau ne relèvent pas seulement de l’usage, mais de l’usure du temps, comme si les gestes répétés gravaient peu à peu leur fatigue dans la matière. Le cache de la webcam, la lentille, les pixels filmés de très près, les interfaces et les signes techniques composent un environnement de travail à la fois banal, intrusif et saturé. La souris, avec sa LED, n’observe pas, mais pulse comme un signal artificiel, une présence lumineuse minimale, presque organique, au cœur de cet espace apparemment inerte. Les mains apparaissent, avec leurs poils, leur peau, leur contact direct avec la surface, dans une proximité presque trop forte avec la machine. Les yeux se dessèchent, la sécheresse oculaire s’installe, les canaux deviennent injectés de sang, et le corps laisse affleurer les symptômes discrets d’un usage prolongé de l’ordinateur. Le pantalon frotte le fauteuil, les fibres du siège se compriment, se plient, se déforment, gardant la mémoire d’une présence assise trop longtemps reconduite. Le parquet, le bois, la souris, le siège, tout montre la répétition, l’érosion, la pression d’un quotidien de travail qui use autant les objets que celui qui les habite. La bande-son repose sur une boucle volontairement répétitive, lancement de visio, glissement de la souris, clics, clavier, bugs de l’ordinateur, siège qui roule, siège qui craque, jusqu’à produire une mécanique sonore du travail contemporain. Cette répétition ne décrit pas seulement une ambiance, elle donne à entendre une condition, celle d’un corps rivé à son poste, soumis à des micro-gestes incessants et à une inactivité générale qui favorise les troubles musculosquelettiques, la fatigue, les douleurs, et parfois des atteintes durables de la santé. Le film montre ainsi moins l’activité que son envers, une forme d’occupation fixe, sédentaire, intensément connectée, mais physiquement appauvrie. Le corps n’est presque jamais montré comme un tout, il apparaît par fragments, par contacts, par traces, par altérations. Le bureau devient alors une surface d’enregistrement, un lieu de dépôt, d’écrasement et de transfert entre la chair, la machine et les matériaux. Ce qui semblait neutre, fonctionnel, presque invisible, se révèle chargé de contraintes, d’épuisement et d’indices biologiques. À mesure que l’image avance, le poste de travail cesse d’être un simple outil, il devient le décor microscopique d’une usure contemporaine. Et le film s’achève sur le tracé de l’encre sur le papier, geste physique, fragile, ralenti, presque archaïque, qui réintroduit une résistance matérielle dans un univers dominé par le clic, le pixel et la répétition.

  • Unboxed – Anatomy of a Delivery

    Cardboard x Microscope x Delivery noises x Inks x e-commerce

    Filmé à l’échelle microscopique, le carton de livraison devient un territoire dense, traversé de fibres, d’encres, de colles et de strates recyclées, les codes-barres, les étiquettes, les fils d’ouverture et les surfaces abrasées ne sont plus des détails mais des structures, la matière s’organise en paysage, presque en cartographie, où chaque fragment révèle une chaîne industrielle comprimée dans quelques millimètres. À cette matière répond une autre surface, celle de l’écran, pixels, surbrillance, bouton d’achat, navigation rapide, gestes répétés, le flux numérique n’est pas montré frontalement mais affleure, perceptible dans la granularité de l’image et dans le rythme, le passage du digital au physique n’est pas une transition, c’est une continuité, le carton prolonge l’interface. La bande sonore installe une présence sans visage, bruits de pas, gestes domestiques, sonnette, manipulations, l’acheteur est là, sans être vu, le livreur aussi, réduit à des traces sonores, à des impacts, à des déplacements suggérés, aucun corps n’apparaît, mais tout agit, le système fonctionne sans représentation directe de ceux qu’il mobilise. Les sons se répètent, se dédoublent, se répondent en boucle, claquements, frottements, déchirures, scans implicites, la structure sonore devient mécanique, une répétition qui évoque la cadence, l’automatisation, l’absence de pause, l’ensemble produit une tension sourde, presque organique. Le carton traverse plusieurs états sans narration explicite, production, circulation, réception, ouverture puis dégradation, déchiré, compressé, jeté, ce moment n’est pas une fin mais un point de passage, derrière lui une accumulation invisible, des milliards de cartons produits, transportés, consommés, éliminés, une empreinte écologique massive, diffuse, silencieuse. La matière garde la trace de cette violence douce, chaque fibre, chaque résidu d’encre, chaque couche collée contient une mémoire logistique et énergétique, le geste d’achat rendu instantané externalise ses conséquences dans des chaînes éloignées, invisibles, fragmentées. L’image n’explique pas, elle expose, elle rapproche l’infime et le systémique, elle montre comment un objet banal concentre une infrastructure globale, et comment cette infrastructure s’inscrit jusque dans la texture même des choses.